03/09/2022

Mes 10 westerns préférés

À l'occasion de la sortie de Bad Voodoo Vol. II, et pour parachever un concours lancé sur Instagram et Twitter, voici la liste de mes dix westerns préférés.
Dix titres cultes et incontournables mais aussi méconnus et parfois même mésestimés, dix œuvres qui ont forcément eu une influence plus ou moins marqué sur le diptyque Bad Voodoo, et surtout dix westerns vers lesquels je reviens très souvent.
Un classement hautement subjectif donc, ce qui ne m'empêchera pas de défendre ces films bec et ongles. Dont acte.

"T'as quelque chose à redire sur mon classement ?"


10/ THE BELLE STARR STORY
(Réalisé par Lina Wertmüller - 1968 - Italie)


   Une curiosité à plus d'un titre : The Belle Starr Story est le seul western-spaghetti centré sur une anti-héroïne, l'un des rares à se reposer sur une figure historique avérée (Belle Starr a réellement existé), probablement le seul à avoir été tourné en Yougoslavie là où la concurrence choisissait plutôt l'Espagne ou l'Italie, et surtout le seul à être réalisé par une femme : Lina Wertmüller, formée chez Fellini et qui sera quelques années plus tard la première réalisatrice à obtenir l'Oscar de la mise en scène. Autant de particularités qui expliquent peut-être pourquoi le film est plus ou moins tombé dans l'oubli, tout en demeurant assez culte pour infuser le genre sans en avoir l'air.
   Il est vrai que l'approche résolument féministe de Wertmüller (soutenue par sa star Elsa Martinelli) tranche avec les codes de l'époque : si le western-spaghetti ne manque pas de personnages féminins forts (à commencer par Jill McBain dans Il Était une Fois dans l'Ouest), tous les enjeux de The Belle Starr Story sont motivés par sa figure centrale, cow-girl émancipée qui utilise sa sexualité telle une arme et qui n'hésite jamais à rendre coup pour coup et à planifier des braquages quand elle ne plume pas ses adversaires au poker.
   Pour autant, Wertmüller évite habilement de tomber dans le piège du pensum professoral, et invoque divers genres populaires pour dépeindre le passif de Belle Starr au travers d'un patchwork qui a pu lui aussi décontenancer les spectateurs : film d'aventures, de braquage, western pur, fresque romanesque, érotisme gentillet et même comédie romantique se croisent en un équilibre précaire qui ne se casse heureusement jamais la gueule tant Wertmüller et Martinelli iconisent leur personnage en piochant avec intelligence dans les codes du fumetti, cet équivalent italien des comics jamais avare en personnages immédiatement attachants.

Un petit côté Black Widow avant l'heure ?

   Un vrai film d'exploitation qui assume donc pleinement son statut de série B sans pour autant se vautrer dans une facilité putassière, et dont la subversion sous-jacente a probablement inspiré nombre d'anti-héroïne du genre : Ellen de Mort ou Vif ou Saddie Addler de Red Dead Redemption II doivent sans doute beaucoup à cette Belle Starr qu'il convient donc de redécouvrir.


9/ JOSEY WALES, HORS-LA-LOI
(Réalisé par Clint Eastwood - 1976 - USA)


   Les westerns réalisés par Clint Eastwood ont toujours eu à cœur de déconstruire les codes d'un genre qui a forgé une bonne partie de l'imaginaire collectif, afin de mieux démolir les mythes fondateurs d'une nation dont il n'a jamais cessé de questionner l'essence. Si le multi-oscarisé Impitoyable marqua un point de non-retour (certains diraient même un aboutissement), il serait dommage d'oublier un Josey Wales qui est sans nul doute son western le plus politique.
   Si nombre de personnages de la filmo du grand Clint portent un individualisme stirnerien dont l'artiste ne s'est jamais caché (exemple le plus évident : Dirty Harry et sa morale toute particulière et inaliénable), Eastwood voit dans Josey Wales matière à confronter l'individu à une société naissante non seulement pour la questionner, mais aussi pour se questionner lui-même. Et le résultat est d'autant plus terrible en ce qu'il révèle les fondations branlantes d'un pays où tout le monde se tire dans les pattes sans la moindre pitié sous couvert de quelque doctrine (Nordistes et Sudistes y sont violemment renvoyés dos à dos), et où les associations d'individus honnêtes se perdent dans l'impasse d'un monde moderne en pleine expansion. La tentative de retour vers la civilisation amorcée par Josey ne mène ainsi nulle part, l'incorruptible personnage étant contraint de disparaître dans une nation désormais dominée par l'unité, aussi galvaudée soit-elle. Le cow-boy d'autrefois, qui se suffisait à lui seul tant il incarnait toutes les valeurs de la nation, prend ici les atours d'une figure tragique qui endure toute l'hypocrisie inhérente à une piètre réécriture de l'Histoire.

Et comme souvent chez Eastwood, le (mince) espoir passe par une femme
(surtout s'l s'agit de Sondra Locke...)

   Josey Wales est une œuvre enragée, véritable crachat à la figure de tous les pères soi-disant fondateurs d'un pays bâti sur le dos d'individus broyés, auxquels Eastwood rend un vibrant hommage.


8/ THE HOMESMAN
(Réalisé par Tommy Lee Jones - 2014 - France, USA)


   Souvent qualifié de western atypique de par sa structure (les personnages délaissent l'Ouest pour filer vers la civilisation de l'Est) et sa mise en avant de femmes brisées par des salauds, The Homesman vaut surtout pour son approche naturaliste, quasi-documentaire et parfois même contemplative qui offre un point de vue totalement démystifié du western.
   Leone et Eastwood et leur révisionnisme crépusculaire sont passés par là ; et Tommy Lee Jones sait qu'il n'a absolument aucun intérêt à déconstruire à son tour, point par point, la figure du héros solitaire. Ainsi, son protagoniste principal fait-il sa première apparition en pyjama, squatteur crasseux à moitié bourré et même pleurnichard, à peine plus sympathique que les lâches paysans qui le prennent à revers pour lui passer la corde au cou. Un microcosme d'hommes aussi bêtes que couards dont la mesquinerie teintée de sadisme réduit leurs épouses en loques humaines parfois infanticides, état des lieux hyper nihiliste duquel Jones extrait de rares éclats de lumière au travers de ses protagonistes principaux, union bancale d'une fripouille et d'une vieille fille acariâtre dont le seul vrai mérite est sans doute d'entretenir un brin de lucidité quant aux consternantes bases d'une Amérique en devenir. Sans véritable point de vue, avec le détachement poli d'un anthropologue, Jones souligne aussi bien la valeur de ses personnages que leur caractère pathétique, la rudesse de l'Ouest tout autant que l'hypocrisie de l'Est, la brutalité des exclus et la fierté mal placée des aristocrates, la violence des uns et les bas calculs des autres.

Il est beau, l'anti-héros...

   The Homesman est un film que certains trouveront difficile à appréhender, mais dont l'apparente austérité est cependant sa plus grande force tant elle ouvre des pistes qui laissent le spectateur forger ses propres opinions, démarche de plus en plus rare et donc précieuse dans le cinéma actuel.


7/ TRUE GRIT
(Réalisé par Joel & Ethan Coen - 2010 - USA)


   De prime abord, True Grit pourrait passer pour un simple hommage, certes appliqué, au western classique (il est d'ailleurs un remake de Cent Dollars pour un Shérif, film qui valut un Oscar à John Wayne). Mais ce serait oublier un peu vite qu'il est un film des Frères Coen, avec ce que cela implique d'ironie mordante et de propos bien plus subtil qu'il n'y paraît.
   Si, comme à leur habitude, les frangins ne loupent jamais un bon mot capable à lui seul de nuancer voir même de déconstruire quelque figure mythique (le vieux pistolero alcoolique, le justicier valeureux, le truand à sale trogne) ; la véritable force du film repose sur les épaules de Mattie, adolescente fascinante de par son assurance, et dont le parcours initiatique mène à une conclusion d'autant plus amère qu'elle livre en creux une touchante réflexion sur l'héritage du Far West.

Mattie, 13 ans et déjà légendaire

   Pur produit de son époque, femme déjà solide et décidée avant même que son voyage ne consolide ses forces, Mattie est hélas condamnée à l'isolement et même à la disparition dans une civilisation aseptisée, policée, qui n'invoque ses anciennes gloires qu'au travers d'images désincarnées et fantasmées. Son ultime tentative de retrouver son acolyte et sauveur (Jeff Bridges impérial en flingueur compulsif essoré par les traques) s'échoue ainsi aux abords du cirque où il officie, tel un refus de célébrer un passif brutal et violent que la nouvelle Amérique n'est pas prête à regarder en face. Une conclusion dépressive, teintée évidemment d'un ultime bon mot tant le rire est chez les Coen la politesse du désespoir, aussi précis et dévastateur qu'un tir bien placé.


6/ LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND
(Réalisé par Sergio Leone - 1966 - Italie)


   Pour être honnête, n'importe quel film de la Trilogie des Dollars de l'immense Sergio Leone aurait eu sa place ici. Mais quitte à n'en retenir qu'un seul, autant opter pour Le Bon, La Brute et le Truand, véritable fresque qui approfondit et synthétise sur près de trois heures la voie ouverte par Une Poignée de Dollars et sa suite.
   Si le film est une préquelle des deux autres (le personnage d'Eastwood y récupère la mythique tenue qu'il arbore dans Pour Une Poignée de Dollars), il a l'intelligence d'en être une suite thématique puisque la déconstruction mise en place dans les premiers volets est ici approfondie par les déambulations des personnages dans un pays façonné par la guerre, leurs péripéties révélant alors les sanglantes fondations et l'héroïsme factice d'une nation que Leone n'a cessé d'ausculter tout au long de sa carrière.
   Ce questionnement profond n'est cependant possible qu'au travers d'une forme qui marque elle aussi l'aboutissement du style opératique initié par Une Poignée de Dollars, que Leone pousse ici à son paroxysme au travers de destinées chorégraphiées avec précision vers un dernier acte dont la superbe musique de Morricone souligne toute la théâtralité.
   Une approche aussi spectaculaire que subversive donc, et qui garantit au film une renommée éternelle.

Dernier acte


5/ DJANGO
(Réalisé par Sergio Corbucci - 1966 - Italie, Espagne)


"On m'a accusé d'être le père du western européen. Si c'est vrai, je n'ai eu que des enfants tarés !"
   Ces mots sont ceux de Sergio Leone, qui goûtait visiblement fort peu d'être associé à d'autres réalisateurs italiens qui, il est vrai, n'existeraient guère sans ses travaux. Pour autant, jeter le bébé avec l'eau du bain serait parfois bien dommage, en particulier avec Django.
   De prime abord, l'on pourrait pourtant être tenté de donner raison à Leone : Django a été ouvertement pensé comme une série B d'exploitation plus ou moins racoleuse, où Corbucci pousse tous les potards au maximum dès la première scène : une prostituée à moitié dévêtue s'y fait fouetter par une bande de bandidos dépenaillés, avant qu'un pistolero anonyme ne les massacre tous sans dégueuler un mot. Le ton est donné : si Leone contrebalançait ses éclats de violence et de noirceur par un traitement opératique à même de scruter les derniers relents d'humanité de ses protagonistes, Corbucci tape ouvertement dans la violence la plus sèche, brutale et barbare, qui culminera au travers d'un massacre à la Gatling détaillé sous toutes les coutures.

Si un plan devait s'appeler "ça va chier"

   Mais si cette violence érigée en produit d'appel vaudra à Django d'être interdit durant plusieurs décennies dans certains pays, son aspect putassier cache et même sert un nihilisme assumé que Corbucci approfondira d'ailleurs dans Le Grand Silence : il n'y a chez lui aucune ironie salvatrice, pas de cœur derrière les mines fermées, pas de rédemption et pas d'espoir ; mais juste une bande de tarés qui ont oublié pourquoi ils se battent, qui n'ont plus que la violence pour horizon, et qui se fichent de léguer un sale héritage à une nation balbutiante. Très loin de la grâce et de la douce ironie d'un Leone, certes... Mais jamais l'Ouest ne fut aussi crasseux et désespéré que dans Django.


4/ BONE TOMAHAWK
(Réalisé par S. Craig Zahler - 2015 - USA)


   Jamais l'Ouest ne fut aussi crasseux et désespéré que dans Django, donc... Sauf peut-être dans Bone Tomahawk. Mais si S. Craig Zahler n'hésite pas lui non plus à taper dans la violence frontale et dégueulasse (le pauvre adjoint émasculé et découpé en deux a marqué plus d'un spectateur), sa noirceur passe aussi et surtout par une étude de caractère subtile à même de décupler le ressenti des éclats de violence.
   Si aucun personnage n'est de prime abord réellement attachant, si chacun trouve à un moment ou un autre le moyen de rabaisser ses comparses ou d'afficher un visage mesquin, si les colons peuvent s'y révéler aussi brutaux et accros à la violence que les sauvages qu'ils chassent et si les intellectuels sont aussi pleutres que les guerriers ne sont vantards ; une adversité toujours plus brutale les pousse immanquablement dans leurs ultimes retranchements pour révéler, enfin, une humanité sous-jacente et trop longtemps réprimée.

Kurt Russell, comme toujours impérial en vieux briscard

   Si Corbucci ne croyait plus à la bonté, Zahler a l'audace de ne la célébrer que bien trop tard, précieux trésor dont la perte secoue le spectateur pour le pousser à s'interroger sur ce qui fait, réellement, la valeur d'un individu. Un véritable western doublé d'un véritable film d'horreur donc, qui remue la noirceur pour mieux viser les tripes.


3/ L'HOMME DES HAUTES PLAINES
(Réalisé par Clint Eastwood - 1973 - USA)


   Retour chez Clint Eastwood pour son premier western en tant que réalisateur, où il réécrivait déjà la figure du pistolero solitaire.
   Le propos est cependant beaucoup moins politique dans le Josey Wales qu'il réalisera trois ans plus tard, puisque L'Homme des Hautes Plaines opte pour une appropriation élégante du fantastique afin d'expliciter l'invulnérabilité de son pistolero, véritable spectre vengeur qui revient confronter d'hypocrites colons à leurs exactions. S'il n'est bien sûr pas interdit d'y voir une nouvelle charge contre les fondations fantasmées d'une nation bâtie dans le sang et la duplicité, le film n'est jamais aussi intéressant que sous son angle surnaturel tant il pervertit la figure du héros solitaire, ancienne icône nationale qui incarne ici une mauvaise conscience revancharde.
   Au travers des réactions d'abord enjouées puis effrayées des habitants face à cet étranger incorruptible, Eastwood confronte subtilement les spectateurs à leur besoin de récit et à la foi acharnée qu'ils y mettent, et qui ne leur sera évidemment d'aucun secours face à une âme tourmentée bien décidée à réduire l'Ouest en véritable annexe de l'Enfer.

Le démon, fier de son œuvre

   Un film qui assimile donc parfaitement les codes du fantastique pour les mêler à ceux du western, à voir impérativement en VO tant la VF saccage cette approche inédite en modifiant certaines répliques aussi explicites que dévastatrices.


2/ IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L'OUEST
(Réalisé par Sergio Leone - 1968 - Italie, USA)


   Si Le Bon, La Brute et le Truand était l'aboutissement de l'approche thématique et stylistique de Leone, Il Était une Fois dans l'Ouest en est un perfectionnement. C'est dire la qualité du film...
   Il n'est par ailleurs pas interdit d'y discerner un schéma similaire au film de 66 puisque trois hommes s'y disputent un magot au gré d'alliances plus ou moins hasardeuses, formule éprouvée et familière que Leone se permet d'épurer au maximum pour y ajouter deux éléments qui approfondissent son propos : Jill McBain, veuve éplorée plongée dans un monde d'hommes brutaux ; et Morton, magnat des chemins de fer et véritable marionnettiste d'une civilisation en devenir. Totalement opposés (elle est issue des bas-fonds mais reste digne et forte là où il est né avec une cuillère en argent dans la bouche pour finir faible et écrasé), les deux ne se croiseront pourtant jamais, telles les figures tutélaires d'hommes qui ne vivent plus que par et pour la violence. Ces derniers, véritables spectres en sursis qui apparaissent aux moments les plus improbables, incapables de s'adapter au monde des vivants et donc appelés à disparaître plus ou moins brutalement, se croisent telles des figures tragiques au travers d'une approche plus que jamais opératique, succession de tableaux plus ou moins figés par une tension poussée dans ses derniers retranchements. Le mouvement semble être pour Leone une source de danger, avant de devenir source d'espoir lors des ultimes plans du film, après la disparition des derniers vestiges d'une époque révolue et néanmoins célébrée par la figure matriarcale de Jill McBain. Une note d'espoir teinté d'un féminisme latent et hautement subversif à cette époque, qui tord les codes classiques du western pour mieux redistribuer les cartes de l'Histoire.

Jill McBain, la légende


1/ MORT OU VIF
(Réalisé par Sam Raimi - 1995 - USA)


   Mort ou Vif est un western difficile à catégoriser, et sans doute est-ce sa plus grande force.
   Western spaghetti ? Si le film opte régulièrement pour une approche opératique, il en pousse les potards au maximum pour iconiser le moindre de ses personnages au premier coup d'œil. Western pop outrancier dans ce cas, à rapprocher des western-soja comme La Brute, le Colt et le Karaté, et qui préfigurerait d'ailleurs l'approche de Tarantino ? On serait tenté de le dire tant le film prend parfois des atours de comic-book movie (la touche de Raimi est en cela très reconnaissable), sans pour autant sombrer dans un divertissement vain : Ellen, incarnée par Stone, est un personnage bien trop riche pour cela. Western féministe, alors ? Comme dit plus haut, Ellen n'existerait peut-être pas sans la Belle Starr de Wertmüller et Martinelli, mais le film se permet aussi d'ausculter en profondeur ses personnages masculins. Western révisionniste à la façon d'un Eastwood, donc ? Il y a incontestablement de cela, même si Mort ou Vif garde une certaine foi envers son couple d'anti-héros, qui ne cèdent aux ténèbres que pour retrouver la lumière. Revival classique dans ce cas, à rapprocher d'un Tombstone sorti un peu avant ? Non, puisque la violence la plus vaine définit une bonne part des personnages, à la façon du nihiliste Django.

Meilleur perso féminin du genre, je veux rien savoir

   L'on pourrait continuer ainsi pendant très longtemps, opposant et rapprochant divers sous-genres du western, car c'est justement toute la matière de Mort ou Vif : offrir une riche synthèse qui invoque toutes les thématiques de ce genre fondateur, exercice éminemment casse-gueule duquel Raimi se sort haut la main tant sa connaissance et surtout sa compréhension de l'art populaire font une fois de plus des miracles. Ce grand artiste a toujours réussi à empiler des éléments à priori disparates pour en extraire la substantifique moelle, et Mort ou Vif se pose ainsi en œuvre terminale qui achève un genre tout autant qu'elle le ravive, sublime et violente redistribution des cartes emplie d'une richesse thématique et formelle d'une intelligence rare. Un film à conserver précieusement.

"Voilà, c'est fini. Et maintenant, allez lire Bad Voodoo"

13/11/2021

Ni dieu, ni maître : l'empreinte de Max Stirner dans l'œuvre de John Carpenter

    Pour inaugurer cette série de trois articles traitant de la pensée individualiste au travers d'œuvres cultes, la logique exige de commencer par celui qui est considéré comme le père de l'anarchisme individualiste, à savoir Max Stirner.
    Philosophe allemand né en 1806 et mort en 1856, son œuvre repose principalement sur L'Unique et sa Propriété, pavé dans lequel il développe sa vision de l'Humain au gré d'une attaque féroce de tous les dogmes. Peu importe qu'ils ne reposent sur des idéaux moraux, idéologiques ou religieux, puisque Stirner ne leur accorde aucune légitimité tant ils sont à son sens une obstruction ce qu'il appelle son "Moi". Selon lui, l'individualisme est synonyme de salut et de véritable progrès, là où toute forme de communautarisme bride l'humain.

"L'individualité est l'universelle créatrice , et depuis longtemps déjà : on regarde une de ses formes, le génie (qui toujours est singularité ou originalité), comme le créateur de toutes les œuvres qui marquent dans l'histoire du monde."
(note : toutes les citations en gras de cet article sont issues de L'Unique et sa Propriété)

L'un des multiples crayonnés représentant Max Stirner.
À noter qu'il n'existe à priori aucune photo de l'homme.

    Qualifier l'ouvrage de brûlot serait un doux euphémisme, et Stirner lui-même préféra d'ailleurs le publier sous forme de vingt cahiers de seize pages chacun, distribués plus ou moins sous le manteau. Sans jamais prendre de pincettes, Stirner couvre toute l'Histoire pour mieux dézinguer nos fondements civilisationnels, et ainsi ridiculiser des idéologies alors nouvelles. 
    Les premières pages taxent donc Jésus de sale impie qui profana l'héritage de ses pères pour sa propre gloriole (ça commence fort) ; tandis que les dernières fustigent le communisme et sa prétendue libération des travailleurs qui ne passe cependant que par une persistance du travail pour tous. Stirner y voit la preuve que la fameuse "valeur travail" est devenue la nouvelle sacro-sainte règle, seulement destinée à se substituer à une notion du Sacré plus littérale mais tout aussi oppressive. En somme : la faucille et le marteau ont remplacé le crucifix.
    Entre ces deux extrêmes, Stirner tend à prouver que le déplacement du Sacré fut constant, incarné par des institutions étatiques, spirituelles ou encore morales qui toutes n'avaient pour but que de contenir la salvatrice fougue créatrice et libératrice du Moi.

"Aucune pensée n'est sacrée, car nulle pensée ne doit être une dévotion ; aucun sentiment n'est sacré (il n'y a point de sentiment sacré de l'amitié, de saint amour maternel, etc.), aucune foi n'est sacrée. Pensées, sentiments, croyances sont révocables et sont ma propriété, propriété précaire que Moi-même je détruis comme c'est Moi qui la crée."

L'ouvrage en question, depuis tombé dans le domaine public.
L'édition ci-dessus est d'ailleurs disponible gratuitement sur Amazon.

    Pareille démolition de tout pilier engendra bien évidemment d'animés débats. Le plus grand détracteur de Max Stirner restera sans nul doute Karl Marx, qui goûtait fort peu à l'analyse stirnerienne du communisme. Marx accouchera ainsi d'un pamphlet qui reprend quasiment chaque affirmation de L'Unique et sa Propriété, agrémenté d'attaques parfois ad hominem contre celui qu'il considérait comme un dangereux ennemi à abattre. Chacun jugera de la légitimité, de l'intérêt ou même de la maturité de pareille démarche, d'autant plus qu'en agissant de la sorte, Marx confortait de facto une partie du propos de Stirner.

"L’homme fait diffère du jeune homme en ce qu'il prend le monde comme il est, sans y voir partout du mal à corriger, des torts à redresser, et sans prétendre le modeler sur son idéal. En lui se fortifie l'opinion qu'on doit agir envers le monde suivant son intérêt, et non suivant un idéal."

    Qui plus est, les faits seuls parlent en faveur de Stirner : le communisme a depuis (et dans le meilleur des cas) démontré ses limites, tout autant que la machine politique allemande qui censura L'Unique et sa Propriété. Et cela sans même parler du IIIème Reich, qui s'acharnera à garder l'œuvre de Sirner sous scellé.
    Mais cela n'a jamais empêché Stirner et ses théories de revenir hanter à intervalles réguliers la philosophie, les arts ou même la culture populaire. Celui qui est considéré par certains essayistes comme un nihiliste auprès duquel Nietzche lui-même est faible et inconséquent influencera certain(e)s penseurs(euses) parmi les plus influent(e)s du XXème siècle ; tandis que sa vision de l'individu en pleine possession de ses moyens et en guerre contre toute forme d'autorité est devenu l'un des socles de la culture populaire. Il s'agit notamment du cow-boy solitaire des westerns, figure que Clint Eastwood recyclera et sublimera tout au long de sa carrière ; mais les artistes qui célèbrent la puissance du Moi et de son décalage salvateur face aux masses qui ont un peu trop tendance à regarder dans la même direction ne manquent pas : le roman noir conceptualisé par Dashiell Hammett et Raymond Chandler en est un bel exemple, d'autant plus que l'approche a depuis infusé d'autres genres tout aussi populaires.
    Mais s'il ne fallait retenir qu'un artiste aussi libre et par extension fouteur de merde que Stirner, nul doute qu'il s'agirait de John Carpenter.

L'homme, le mythe, la légende

    Fort d'une filmographie aussi frondeuse que maîtrisée, celui que l'on surnomme Big John aura passé sa carrière à flinguer un statu quo aussi bancal que contestable, que ce soit par une approche particulière de ses sujets ou par la glorification d'antihéros si évocateurs qu'ils sont désormais inscrits dans l'imaginaire collectif. Et puisque l'influence de Stirner sur le plus célèbre d'entre eux a déjà été abondamment étudiée, autant lui dérouler le tapis rouge.

"CALL ME SNAKE"

Le dytique Snake Plissken

"Mieux vaut un enfant indiscipliné qu'un enfant modèle, mieux vaut l'homme qui se refuse à tout et à tous que celui qui consent toujours : le récalcitrant, le rebelle peuvent encore se façonner à leur gré, tandis que le bien stylé, le bénévole, jetés dans le moule général de l'espèce sont par elle déterminés : elle leur est une loi."

    Snake Plissken (Kurt Russell), l'antihéros du dytique New York 1997 / Los Angeles 2013, n'obéit qu'à son propre instinct de préservation et n'éprouve donc aucun respect pour un gouvernement qui le contraint à une mission-suicide. Cette réaction, aussi logique soit-elle, semble pourtant désarçonner ses supérieurs d'un soir : ainsi, ce sont tour à tour Lee Van Cleef (dans New York 1997) et Stacy Keach (dans la suite) qui lui cracheront avec mépris qu'il n'a visiblement "rien à foutre de rien", ce que Snake assume avec une décontraction qui a valeur de doigt d'honneur. Il n'a cependant guère plus d'empathie pour les habitants de l'île-prison où on l'envoie, et cela d'autant plus qu'ils sont nombreux à tenter de le neutraliser, et donc de faire obstruction à son Moi.
    Trop indiscipliné pour l'État US qui prétend le tenir en laisse, trop intègre pour les prisonniers qui le considèrent comme une menace, Snake Plissken ne peut tout simplement pas trouver sa place entre deux camps qui cherchent, chacun à leurs manières, à s'approprier sa force : tandis que les instances militaires aspirent à en faire une arme, les prisonniers l'entrevoient comme un trophée on ne peut plus symbolique à arborer lors de leur plan d'évasion. Deux façons différentes de mater l'individu, pour le réduire in fine à un simple outil.
    Snake devient alors un véritable miroir déformant des ambitions à priori éloignées des deux partis : incapables d'appréhender cet être en pleine possession de ses moyens, les deux camps se confondent peu à peu au travers de ceux qui sont pourtant sensés les dominer. L'on soulignera ainsi l'intelligence de Carpenter sur New York 1997, qui use de l'image pour souligner la complémentarité des deux leaders : deux chauves légèrement ventripotents et affligés de tics faciaux, l'un blanc (Donald Pleasence en président US) et l'autre noir (Isaac Hayes en autoproclamé Duke de New York), le premier vêtu d'un costume très élégant mais de plus en plus déchiré au fil du récit tandis que le second arbore des fripes toujours plus clinquantes. L'inversion et même l'assimilation d'une figure par l'autre va crescendo tout au long du film, et atteint son apogée lorsque le Duke au virilisme exacerbé est finalement abattu comme une merde par un président jusqu'alors fort mollasson. 

Une certaine similitude physique, et plus encore morale

    Il faut enfin souligner la pirouette finale, où Snake remplace le discours pré-enregistré du président par une chansonnette entêtante qui lui donnerait presque des allures de popstar prise en flagrant délit de play-back. Précision de taille : Isaac Hayes, interprète du personnage que Pleasence vient donc d'abattre, était lui-même une popstar. Un procédé roublard et quasiment méta de la part de Carpenter, tout autant que le sourire en coin qu'arbore Snake lors de l'ultime plan du film.

"C'est contre l'individu, et non contre l'État, que se brisent tous les partis."
- Max Stirner

    Si New York 1997 ne présentait guère plus que les extrapolations d'un état policier opposé à des criminels vaguement politisés, Los Angeles 2013 se montre carrément visionnaire : avec près de vingt ans d'avance, le film pressent notre ère hypra-connectée, prompte à mettre en scène n'importe quel engagement. L'Amérique est donc désormais un pays ouvertement fasciste où la célébration surmédiatisée de la foi et de la morale supplante celle du simple capital ; tandis que les prisonniers de Los Angeles sont pour la plupart menés par Cuervo Jones (Georges Corraface), ersatz de Che Guevara prêchant une révolution de pacotille. Difficile de ne pas y discerner la caricature de quelques dérives fort actuelles, notre débat politique ayant de plus en plus tendance à se réduire à une cacophonie hystérique et plus encore numérique qui consiste in fine à prendre la meilleure pose. En somme et comme le souligne Snake : "vous gagnez, ils perdent ; vous perdez, ils gagnent... Plus les choses changent et plus elles restent les mêmes".

Ci-dessus : le président américain et Cuervo Jones, deux idéologies différentes, la même fierté mal placée

"Essayez donc d'entreprendre un tel fou au sujet de sa manie, immédiatement vous aurez à protéger votre échine contre sa méchanceté; car ces fous de grande envergure ont encore cette ressemblance avec les pauvres gens dûment déclarés fous qu'ils se ruent haineusement sur quiconque touche à leur marotte. Ils vous volent d'abord votre arme, ils vous volent la liberté de la parole, puis ils se jettent sur vous les griffes en avant. Chaque jour montre mieux la lâcheté et la rage de ces maniaques, et le peuple, comme un imbécile, leur prodigue ses applaudissements."

    Los Angeles 2013 illustre à merveille cette citation de Stirner, tant le film s'acharne à dépeindre deux communautés plus impitoyables encore que celles du film précédent. Dans New York 1997, Snake pouvait compter sur l'aide toute relative d'Harold (Harry Dean Stanton), mais ce sont surtout Taxi (Ernest Borgnine) et Maggie (Adrienne Barbeau) qui incarnaient d'indéfectibles soutiens. De même, en dépit d'une opposition radicale, le personnage de Lee Van Cleef parvenait de-ci de-là à lier une certaine connivence avec Snake, au détour de quelques échanges étonnamment complices et même respectueux. Rien de tout cela dans Los Angeles 2013 : le personnage de Stacy Keach, qui fait donc écho à celui de Van Cleef, est un véritable illuminé qui passe tout le film à traiter Snake comme de la merde, à l'instar de tous les alliés approximatifs que l'antihéros croise lors de sa mission. Le plus pathétique représentant en est sans nul doute Eddie (Steve Buscemi), aspirant impresario paré à tous les coups de pute, qui ne considère Snake que comme une monnaie d'échange pour grimper les échelons dans la hiérarchie de Cuervo Jones.
    Seules lueurs d'espoir dans ces ténèbres : les apparitions très fugaces de Taslima (Valeria Golino) et Pipeline (Peter Fonda), deux âmes tout aussi libres que Plissken. Pipeline sera même le seul personnage du dytique envers lequel Snake démontrera un brin de sympathie au détour d'une tape amicale (un geste lourd de sens pour un socioptahe tel que lui), tandis que Taslima prend subrepticement les atours d'un love-interest. Son sort sera malheureusement funeste, soumis à l'agressivité d'un monde où Snake erre tel un fantôme, symbole d'une liberté passée qu'il convient d'anéantir.

Au royaume des aveugles, le borgne est roi

"C'est la marque de toutes les tendances réactionnaires de vouloir instaurer quelque chose de général, d'abstrait, un concept creux et sans vie, tandis que les vœux des égoïstes tendent à délivrer les individus pleins de vie et de vigueur du faix des généralités abstraites."

    Proposition que Snake signifiera mieux qu'aucun autre antihéros du 7ème Art lors d'un final gonflé, véritable doigt d'honneur brandit à la face d'à peu près tout et tout le monde, durant lequel il retourne les armes de ses oppresseurs pour littéralement éteindre la Terre (pour le plus grand bonheur d'un personnage nommé Utopia, ça ne s'invente pas). Tous les camps sont renvoyés dos à dos, tous les hystériques sont soudainement contraints au silence et forcés de se remettre en question, et Snake peut enfin savourer sa clope au détour de cette répartie lourde de sens : "bienvenue parmi les humains".

À noter que l'ultime plan du film concorde avec le début de The One de Rob Zombie, dont les paroles sont un véritable hymne à l'individualisme

    L'on pourrait croire que l'influence de Stirner sur Carpenter se limite à Snake Plissken tant le personnage est une véritable allégorie de sa pensée, mais ce serait oublier que son aura transparaît chez nombre d'antihéros de son cinéma. Parmi eux, deux en particulier attirent l'attention.

JACK CROW, L'HÉRÉTIQUE

"Il ne se regarde pas comme un instrument de l'Idée ou un vaisseau de Dieu, il ne reconnaît aucune vocation, il ne s'imagine pas n'avoir d'autre raison d'être que de contribuer au développement de l'humanité et ne croit pas devoir y apporter son obole ; il vit sa vie sans se soucier que l'humanité en tire perte ou profit."

    Si cette citation pourrait très bien s'appliquer à Snake, elle convient d'autant mieux à Jack Crow (James Woods), l'antihéros de Vampires.


    En effet, si Jack travaille bien pour le Vatican, difficile de voir en lui un enfant de chœur ou même un croyant : le type ne carbure qu'aux bastons, aux putes et à la gnôle. Carpenter prend d'ailleurs le contre-pied du roman original de John Steakley (dans lequel Jack était un guerrier tout ce qu'il y a de plus dévot), afin de renvoyer une fois encore deux camps dos à dos : ainsi, tandis que clergé et vampires s'acharnent à considérer Jack comme un véritable croisé, celui-ci n'en fait qu'à sa tête au point de se foutre ouvertement de la gueule du curé censé le superviser. L'Église n'est pour Jack qu'un moyen, un biais par lequel il peut accomplir la tâche qui lui tient à cœur, et dont la violence le comble de plaisir. Ouvertement égoïste au point de se mettre à peu près tout le monde à dos, Jack ne fait pourtant que se mettre au diapason tant de ses ennemis que de ses employeurs, qui révéleront d'ailleurs leur connivence lors du twist final.

"Prenons comme exemple ce livre avec lequel des millions d'hommes ont été en rapport depuis bientôt vingt siècles : la Bible. Qu'a-t-elle été pour chacun d'eux ? Ce qu'il en a fait, et rien d'autre. Elle n'est rien pour celui qui n'en fait rien ; pour celui qui en use comme d'une amulette, elle a uniquement la valeur et la signification d'un charme ; pour l'enfant qui joue avec elle, elle est un jouet, etc."

    Une considération qui s'applique parfaitement à Jack...
    Et le film de poser insidieusement cette question : au travers de son égoïsme, Crow n'use-t-il pas du Livre Saint avec infiniment plus de sagesse, ou du moins de pertinence, que les communautés qui s'en réclament ? Faire d'un hérétique tel que lui une figure salvatrice, voilà bien une inversion des valeurs typique de l'anarchie individualiste !

Loué soit notre Sauveur, et sa tendance à tout faire péter

JOHN NADA, LE SÉDITIEUX

    Par bien des aspects, Invasion Los Angeles pourrait passer (et passe d'ailleurs toujours) pour le film le plus gauchiste de son auteur. Mais cela reviendrait à rester en surface, à considérer les envahisseurs ultra-capitalistes comme les seuls roublards du métrage, et d'omettre plus ou moins sciemment certains détails concernant le camp d'en face. Un peu comme les détracteurs de Stirner, qui oublient souvent que l'homme a lui aussi largement contesté le capitalisme.

"Le capital est ici le fonds, la mise, l'héritage (naissance) ; l'intérêt est la peine prise pour faire valoir (travail) : le capital travaille. Mais pas d'excès, pas d'ultra, pas de radicalisme ! Evidemment, il faut que le nom, la naissance, puissent donner quelque avantage, mais ce ne peut être là qu'un capital, une mise de fonds ; évidemment, il faut du travail, mais que ce travail soit peu ou point personnel, que ce soit le travail du capital — et des travailleurs asservis."

    Les extraterrestres du film correspondent en tous points à cette analyse : les dés sont pipés dès le départ, les règles ont été confisqués par ces capitalistes galactiques, et les humains aveuglés et asservis ne sont bon qu'à faire fructifier la mise de départ. De ce point de vue, pas de problème, Invasion Los Angeles est bien le grand film anticapitaliste souvent vanté.

V'là la gueule du Grand Capital

    Mais pour autant, le camp d'en face est-il louable ? John Nada (Roddy Piper), la figure centrale du film, l'est assurément. Mais par petites touches, Carpenter montre bien qu'il n'est en vérité que peu affilié à la résistance et qu'il est surtout un électron libre, là où les leaders révolutionnaires démontrent quelque roublardise à peu près égale à celle de leurs opposants.

"Si le Communiste voit en toi un homme et un frère, ce n'est là que sa manière de voir des dimanches ; les autres jours de la semaine il ne te regarde nullement comme un homme tout court, mais comme un travailleur humain ou un homme qui travaille."

    Et la petite caste (par ailleurs constituée de figures bourgeoises) qui prétend libérer les opprimés ne déroge pas à ce constat : au cours d'un dialogue, le chef de la bande (Peter Jason) scande à ses collègues qu'il leur faut recruter des gens prêts à se battre POUR EUX. Ces leaders recherchent donc des bras armés à leur service, les appâtant avec des repas gratuits prétextes à les recruter.
    Le film ouvre alors quelques pistes quant à une lutte des classes qui ne peut aboutir à autre chose qu'une nouvelle domination formellement différente mais fondamentalement similaire, notamment au travers d'un personnage secondaire : le SDF aigri interprété par George Buck Flower réapparaît ainsi en businessman friqué, cynique et satisfait au cours du dernier acte. Cinglante image.

Qui a dit que "plus les choses changent et plus elles restent les mêmes" ?

"L'Esprit reste le maître absolu des uns et des autres, et s'ils se querellent, c'est uniquement pour savoir qui s'assiéra sur le trône héréditaire de « lieutenant du Seigneur »."

    Ne reste plus alors à John Nada / Carpenter que de tout faire péter au gré d'un ultime doigt d'honneur que ne renierait pas Snake Plissken, honorant de facto cette percutante maxime de Stirner : "la liberté du peuple n'est pas ma liberté".

Ni dieu ni maître... Mais un bon gros doigt

    Cette vision d'un monde où le Moi doit toujours se dresser face à des camps somme toute indistincts souligne une autre constante du cinéma Carpenterien : sa représentation d'un mal insidieux, prompt à dévitaliser les humains de tout ce qui fait leur force.

L'APOCALYPSE SELON ST. JOHN

    Dans l'œuvre de Carpenter, trois films séparés de plusieurs années constituent ce qu'il surnomme sa "Trilogie de l'Apocalypse". Plus que tous ses autres films, ceux-ci traduisent avec une évidence fulgurante sa peur panique, son aversion et même sa répugnance envers l'assimilation, l'indifférenciation, et la négation de l'individu. À ce sujet, le film qui ouvre la Trilogie est sans nul doute le plus limpide de son auteur. Je parle évidemment de The Thing.

"NE M'ASSIMILEZ PAAAAAS !!!"

    Un résumé succinct du film suffit d'ailleurs à planter son propos : nous sommes face à une association de gens dissemblables mais qui travaillent cependant en bonne intelligence, jusqu'à ce qu'une créature extraterrestre ne tente de les assimiler un à un en recopiant leur apparence.
    En découle un chef-d'œuvre parano, où chacun scrute son voisin pour déterminer s'il ne s'agit plus que d'une sinistre créature prête à transformer ses cibles en coquilles vides.

La monstruosité des apparences

    Il s'agit plus que jamais de se battre pour rester humain, au risque sinon de se muer en monstres toujours plus dégoûtants : pattes d'araignée, tentacules, mâchoires surgies de nulle part... Le corps de ceux qui ont cédé le moindre pouce de terrain n'est plus qu'une arme au service d'une conscience indéfinie, illustrant ainsi la pensée de Stirner concernant la guerre constante du Moi face aux oppresseurs de tous bords.

"Vaincre ou être vaincu — pas d'autre alternative. Le vainqueur sera le maître, le vaincu sera l’esclave :  l'un jouira de la souveraineté et des « droits du seigneur », l'autre remplira, plein de respect et de crainte, ses « devoirs de sujet »."

    Second volet de la Trilogie, Prince des Ténèbres ne fait jamais qu'enfoncer le clou, tout en le doublant de tirs à balles réelles envers la religion : les possédés y sont au mieux désincarnés, représentés en insectes accomplissant une basse besogne (les SDF menés par Alice Cooper) ; au pire défigurés ou même morts-vivants, simples enveloppes au service d'un esprit supérieur et démoniaque. L'on pourrait dès lors considérer Prince des Ténèbres comme un film catholique si ce marasme n'avait justement pas été causé par les mensonges répétés de l'Église, dont on apprendra qu'elle protège le Diable en son sein depuis toujours.

Welcome to my nightmare

    L'église dans laquelle se déroule le film devient dès lors une prison, une enceinte propice à la propagation d'un mal insidieux qui non seulement transforme les faibles en possédés, mais qui martyrise aussi les résistants en les privant de sommeil réparateur. Carpenter semble alors prendre au mot cette déclaration de Stirner : "L'homme n'a vraiment triomphé du chamanisme et de ses fantômes que lorsqu'il a eu la force de rejeter non seulement la croyance aux fantômes et aux esprits, mais aussi celle à l'esprit."
    Et Big John d'illustrer ce propos en renvoyant une fois de plus dos à dos les deux camps en présence : si la dévotion religieuse y est source de maux, la foi aveugle en la science n'est pour autant d'aucune aide, et il faudra comme toujours que quelqu'un outrepasse ces croyances afin que la menace ne soit neutralisée. Un sacrifice qui fait d'ailleurs écho à celui de MacReady (Kurt Russell) dans The Thing : simple pilote d'hélico dans une base avant tout scientifique, l'homme est présenté dès le départ comme un élément à part de la troupe, dont la force est cependant bien (trop ?) utile à la communauté.

"J'en ai marre de faire tout le boulot, moi..."

    Dernier film de la Trilogie, L'Antre de la Folie s'attaque d'ailleurs directement à la question de l'esprit : les mots de l'auteur Sutter Cane (Jürgen Prochnow), aspirant messie d'un monde maléfique, imprègnent si cruellement les rétines de ses dévots qu'ils en pleurent du sang. Et c'est encore une fois un homme seul (Sam Neill), un peu plus malin que la moyenne, capable dans un premier temps de plonger dans les écrits de Cane pour les analyser sans perdre la raison, qui se pose comme pilier d'un monde en pleine déconfiture. Du moins, jusqu'à ce qu'il ne se frotte de trop près à l'écrivain maudit, devenant dès lors l'ultime biais de la contamination démoniaque.

"J'ai vu..." Bah, ça ne donne pas envie d'avoir une révélation !

    Le message est on ne peut plus clair : frayer de trop près avec les prophètes, guides spirituels ou leaders en tous genres est la voie de la destruction. "Tout ce qui est sacré est un lien, une chaîne", pour citer Stirner.

V'là la gueule du Sacré

    Enfin et même s'il ne fait logiquement pas partie de cette Trilogie, Le Village des Damnés mérite à mon sens d'y être rattaché.
    Tout comme The Thing, il s'agit du remake d'un classique de l'invasion extraterrestre (et qui plus est, les deux titres appartiennent à Universal), mais l'angle d'attaque y apporte de nouvelles nuances : The Thing met en scène une créature indistincte au processus d'assimilation chaotique, là où Le Village des Damnés présente une petite troupe d'aliens aux codes sociaux ultra-conformistes, abrités par des corps d'enfants (indéniable puissance symbolique), au schéma de conquête quasiment martial.


    L'on notera encore l'inefficacité de l'Église au travers d'un Mark Hamill en pasteur complètement dépassé ou d'une perversion quasi-hérétique des codes religieux (une adolescente y est littéralement victime d'immaculée conception, et accouche d'un fœtus monstrueux), ainsi qu'un modus operandi qui use une nouvelle fois de l'esprit de par la télépathie des envahisseurs.
    Mais le film devient vraiment intéressant en ce qu'il présente une possibilité de salut non pas chez les asservis, mais chez les oppresseurs : c'est en effet le petit David (Thomas Dekker), extraterrestre esseulé, qui incarne un certain apprentissage autodidacte de l'humanité. Ainsi se pose-t-il en seul alien capable de survie et donc de progrès, ce qu'atteste le dialogue doux-amer qui clôt le film, qui résonne presque comme un miroir déformé de celui The Thing : le film culte s'achevait dans la noirceur, le remake mal-aimé nous offre un ultime regard empreint de lumière.

David, le seul extraterrestre qui cherche à regarder ailleurs

    Il est assez intéressant d'entrevoir cette scène sous le prisme de l'association telle que souhaitée par Stirner, magnifiée par Carpenter au travers d'un personnage féminin : là où MacReady se targuait d'un ultime sourire ironique, la mère de David (Linda Kozlowski) couve l'extraterrestre d'un regard bienveillant.
    Il est d'ailleurs important de noter que les femmes sont souvent source d'espoir chez Big John, mais j'y reviendrais.

L'UNION FAIT LA FORCE

    Ou, dans le cas de l'individualisme prôné par Stirner, l'association d'individus pleinement formés et néanmoins conscients de leurs limites permet, selon un accord tacite mais résiliable à tout instant, de démolir l'oppression.

"Nul n'est pour Moi une personne respectable, pas même mon semblable, mais simplement, comme tout autre être, un objet, pour lequel J'ai de la sympathie ou non, intéressant ou inintéressant, sujet utilisable ou inutilisable. Si je puis l'utiliser, Je Me mets d'accord et M'unis avec lui, afin de renforcer Mon pouvoir par cet accord et de faire plus, grâce à notre force commune, qu'une seule force isolée ne pourrait faire. Dans cette action commune, Je ne vois absolument rien d'autre qu'une multiplication de ma force et Je ne la fais durer qu'aussi longtemps qu'elle est Ma force multipliée. Mais, ainsi, c'est une association."

    Dans les grandes lignes, Carpenter respecte cet adage dès son premier film professionnel, à savoir Assaut. Cependant, il y marque également sa différence majeure avec Stirner : pour Big John, selon certaines conditions, l'autre peut être tout aussi semblable et donc respectable que ce fameux Moi.


    Néanmoins, la confiance se gagne : non pas au gré de belles paroles et de promesses, mais en prouvant sa valeur dans l'action.
    Dans Assaut, cela passe évidemment par l'association improbable et pourtant parfaitement logique entre un flic intègre et un voyou au grand cœur. Opposés eux aussi à un mal anonyme, une masse indistincte d'assaillants interchangeables guidés d'un esprit de meute quasi-barbare (la scène où ils mélangent leur sang est à ce titre hautement symbolique) ; le sergent Bishop (Austin Stoker) et le hors-la-loi Napoleon Wilson (Darwin Joston en véritable prototype de l'anti-héros carpenterien) s'allient avec un naturel désarmant, chacun reconnaissant en l'autre un combattant habité par le même sens de l'honneur et le refus d'abdiquer. C'est donc côte-à-côte qu'ils ressortiront vainqueurs du commissariat assiégé, en dépit des récriminations des renforts policiers arrivés bien trop tard. Le message est évident : si deux fortes personnalités s'allient avec un respect mutuel, l'ordre s'effondre tant il ne repose tout compte fait sur rien. Il faut cependant notifier que cette alliance est en quelque sorte articulée autour du personnage de Leigh (Laurie Zimmer), secrétaire dont la neutralité favorise le rapprochement.

La Sainte Trinité

    La figure féminine comme gage de raison et donc d'espoir parcourra ensuite toute la filmographie de Carpenter, sans qu'il ne tombe jamais dans un féminisme un peu trop ostensible pour être honnête (quoi, qui a dit Tarantino ?). Chez Big John, le genre importe peu : une femme débute aussi bas qu'un homme, et doit elle aussi prouver sa valeur afin d'être célébrée. Si sa vision demeure indéniablement hétéro-normée et s'il peut donc faire preuve d'un peu plus de bienveillance envers elles (après tout, sa filmo ne compte qu'une seule vraie méchante en la personne de Meg Foster dans Invasion Los Angeles), une femme n'aura pour autant droit à aucun traitement de faveur et ne sera jamais présentée de facto comme une héroïne à la badassitude portée en étendard. Rien d'injuste là-dedans, au contraire , tant cette complexité est garante de richesse.
    La meilleure représentante : Melanie Ballard, la fliquette de l'espace incarnée par Natasha Henstridge dans Ghosts of Mars.


    Un film mésestimé, qui traduit pourtant nombre d'obsessions de son auteur avec une rage peu commune. Ainsi, lors d'une longue exposition qui souligne une fois de plus le dégoût de Carpenter pour l'assimilation et l'uniformisation (les scarifications absolument dégueulasses que s'infligent les possédés sont à ce titre on ne peut plus explicites), chaque personnage est planté, défini, assigné à un rôle précis... Que le réalisateur va démolir dans un violent jeu de massacre : Jason Statham en dragueur aussi ridicule que viriliste tient à peine la distance (un rôle ambivalent qu'il ne jouerait probablement plus aujourd'hui), pas plus que les flics soi-disant de choc ou les hors-la-loi vantards qui entourent Desolation Williams (Ice Cube).

Desolation Williams, enfermé mais pas pour longtemps

    Le personnage s'affirme donc comme un nouvel avatar de l'antihéros selon Carpenter aux côtés d'une Melanie qui renvoie ouvertement au sergent Bishop d'Assaut. Dans l'action, la fliquette de prime abord sans épaisseur aura révélé une humanité touchante, tandis que le hors-la-loi apparemment blasé se sera acharné à faire preuve d'honneur. Par-delà leurs affectations sociales, qui n'ont d'ailleurs plus lieu d'être puisque l'Apocalypse est imminente, deux individus auront donc sublimé leurs capacités pour aboutir à un couple qui surpasse infiniment les simplistes enjeux romantiques usuellement en cours à Hollywood.

"Si je t'aime, ce n'est point par amour d'un être supérieur dont tu serais l'enveloppe consacrée, ce n'est pas que je voie en toi un fantôme et que j'y devine un esprit; c'est par égoïsme que je t'aime ; c'est toi-même, avec ton essence, qui m'es cher, car ton essence n'est rien de supérieur, elle n'est ni plus haute ni plus générale que toi, elle est unique comme toi-même, c'est toi-même."

    Et Carpenter de conclure son film sur une image hautement symbolique, qui voit une fliquette aryenne en tenue de cuir avec sigle rouge sur l'épaule marcher aux côtés d'un hors-la-loi incarné par l'ex-leader du groupe de rap NWA. Y a-t-il meilleur moyen de renvoyer les grandes théories sur l'affectation sociale ou même la lutte des classes dans les cordes ? Pour Carpenter comme pour Stirner, la seule lutte qui prévaut est celle de l'individu sur un monde hostile, et seuls ceux qui outrepassent les considérations idéologiques sont à même de forger des alliances dignes de ce nom.

"Let's kick some ass !"

    En vingt-cinq ans d'exercice, John Carpenter est donc passé d'une figure féminine faisant office de médiatrice à une antihéroïne hissée au rang d'un Snake Plissken. L'évolution fut aussi progressive que maîtrisée, et mérite que l'on s'y penche... D'autant plus que le dernier film de Big John est on ne peut plus féminin.

IN TOUCH WITH YOUR FEMININE SIDE

    Il est étonnant de constater que Carpenter se repose essentiellement sur des personnages féminins lorsqu'il réalise de purs films de commandes qu'il qualifie lui-même d'œuvres mineures. Il ne faut cependant pas y voir une volonté de faire passer ces personnages au second plan, mais plutôt de les mettre en valeur face à des héros sans grande envergure pour lesquels il n'a que peu d'appétence. Ainsi, Alexandra Paul, Karen Allen et Daryl Hannah sont-elles respectivement les vraies figures de proue de Christine, Starman et Les Aventures d'un Homme Invisible.

Ci-dessus : Alexandra Paul, Karen Allen et Daryl Hannah dans les films en question

   Qu'il s'agisse de raisonner un ado maladivement obsédé par une bagnole démoniaque (Christine), de guider et même d'éduquer un visiteur extraterrestre par trop naïf (Starman) ou de contrebalancer un Chevy Chase franchement embarrassant en homme invisible (et avec lequel Carpenter ne s'est pas du tout entendu) ; ces femmes à priori de second plan se révèlent in fine les seuls phares d'œuvres relativement calibrées et uniformisées. Guidées par la raison, toujours capables de recul et d'analyse, faillibles et néanmoins conscientes de l'être ; ces trois femmes apportent à ces films d'indéniables qualités humaines.

On notera la savoureuse mise au premier plan d'Hannah sur l'affiche des Aventures d'un Homme Invisible, en comparaison de Chase réduit en vague visage flottant. Dans certains pays, l'acteur a même été carrément effacé de l'image

    Cet angle d'attaque, que d'aucuns assimilent parfois abusivement à une candeur mal placée, fut d'ailleurs source d'incompréhension vis-à-vis d'un des fleurons du cinéaste, et de sa figure féminine. Je parle évidemment de Laurie Strode dans Halloween.

Jamie Lee Curtis dans son rôle le plus culte

    Les critiques à la ramasse qui taxèrent le film de réactionnaire en 1978 ont encore cours et collent même aux fesses du slasher, cet appendice de l'horreur injustement méprisée et que Carpenter a défini quasiment à lui tout seul.
    S'il est vrai que certaines itérations pour le moins bancales n'y sont pas allées de main morte avec la figure virginale de la final-girl, les plus grands héritiers de Carpenter ont bien compris que la chasteté de Laurie ne signifiait aucun propos rétrograde, mais simplement l'incarnation d'un certain sens des responsabilités. Wes Craven réutilisera notoirement le procédé avec Nancy des Griffes de la Nuit et Sidney de Scream, deux autres jeunes filles qui révèlent in fine une force qui dépasse le simple assouvissement de désirs sexuels. Procédé maladroit ? Peut-être, mais l'on arguera dans ce cas que ni Big John ni Craven ne nient pour autant la sexualité de leurs héroïnes : dans le cas de Laurie, celle-ci ne tarde guère à révéler ses goûts en matière de mec auprès de sa meilleure amie. Laurie n'est pas un personnage asexué, et son refus de s'envoyer en l'air le soir d'Halloween ne doit jamais être interprété que comme un moyen de planter sa personnalité en peu de temps : en un sens déjà plus mature que ses camarades, Laurie est parvenue à surpasser ses tiraillements hormonaux pour viser plus haut. Nul doute que son application scolaire souligne quelque ambition professionnelle qu'un patelin tel qu'Haddonfield ne peut offrir, tandis que son sérieux vis-à-vis des enfants qu'elle garde (là où ses comparses s'en débarrassent au plus vite) traduit une véritable appréciation des besoins d'autrui. Encore une fois, la nuance de l'égoïsme stirnerien passe donc par une figure féminine.

Haddonfield : ses rues mornes, son centre-ville minuscule, son stalker psychopathe aux aguets

    La tâche à laquelle Laurie s'est elle-même assignée est évidemment troublée par l'irruption d'une figure maléfique quasi-anonyme, le plus souvent fondue dans les ténèbres, et dont le retour à Haddonfield n'est jamais dû qu'à la profonde incompétence des administrations. Le très dévoué Dr. Loomis (Donald Pleasence) ne cesse en effet de le répéter : il s'est battu pour que Michael Myers (Nick Castle) ne sorte jamais de sa cellule, et ne s'est heurté qu'à des murs incapables de se hisser à son niveau de réflexion. La symbolique est évidente, et Laurie et son sens des responsabilités deviennent dès lors le meilleur contrepoids de ce véritable reflet des failles de la société.

Le médecin face au policer, l'intellect face à l'autorité, l'homme face à la société

    Reste enfin le cas de The Ward, à ce jour (et probablement à jamais) dernier film de Carpenter. Un long-métrage tout aussi voire plus mésestimé que Ghosts of Mars, alors qu'il traduit une certaine évolution des obsessions du maître.


    Ainsi Big John achève-t-il sur un huis clos féminin une carrière débutée par un huis-clos masculin (Dark Star, film d'études rallongé en métrage exploitable en salles), et cela après avoir lentement mais sûrement mûri sa représentation du féminin. Mais alors que l'on aurait pu croire que la Melanie Ballard de Ghosts of Mars marquait un aboutissement thématique, voici que The Ward propose un récapitulatif tout autant qu'une inversion de certaines figures récurrentes de son œuvre. Tandis que sortir du vaisseau de Dark Star signifiait une mort imminente, sortir de l'asile de The Ward marque un retour à la liberté. Alors que Michael Myers s'échappait d'un hôpital pour abattre son courroux, les héroïnes sont ici enfermées dans une enceinte (in)hospitalière qui est à elle seule le courroux. Alors que l'armada de fantômes de Fog appliquait une vengeance somme toute ciblée, l'unique fantôme de The Ward s'attaque à tout ce qui bouge. Et enfin, alors que le John Trent de L'Antre de la Folie cherchait à tout prix à échapper à la maladie mentale, les protagonistes de The Ward y sont plongées dès le départ. Ou plutôt la protagoniste, puisque chaque personnage n'est en vérité que l'incarnation des personnalités de la pauvre Alice (Mika Boorem). Des personnalités qui, à y regarder de plus près, ne sont jamais que des représentations presque caricaturales de figures féminines qui traversent les arts narratifs depuis la nuit des temps : la séductrice (Danielle Panabaker), la fillette (Laura-Leigh), la sainte (Lyndsy Fonseca), la sorcière (Mamie Gummer)... La dernière venue, Kristen (Amber Heard), pourrait elle aussi se rattacher à ce genre d'archétype : elle est la rebelle, la guerrière, celle qui ose affronter la hiérarchie tout autant que le fantôme meurtrier.

L'image lourde de sens qui ouvre le film : des policiers qui se jettent sur une Kristen agenouillée

    Et c'est d'ailleurs sur ce ressort que le film dévoile toute sa richesse thématique, puisque Kristen est aussi salvatrice que nocive : elle est certes la force sur laquelle se repose Alice, mais plus elle subsiste et plus elle l'annihile à son tour, jusqu'à devenir l'ultime fantôme du film.
    Mise en garde de Carpenter sur le culte du Moi ? Peut-être, ou tout du moins une nuance, qui passe évidemment par l'emploi d'une de ces figures féminines tant révérées par le cinéaste.

V'là la gueule du Moi

    Mais l'on pourrait aussi y voir l'auto-analyse d'un homme d'expérience, qui passa sa vie à se battre contre toute forme d'autorité au risque de devenir à son tour un fantôme oublié, relégué dans les ténèbres d'une société invincible... Pour un temps, du moins.

Presque étonné qu'on le prenne enfin au sérieux

    Le temps reste et restera probablement toujours la seule échelle valable pour mesurer l'influence d'un penseur ou d'un artiste ; et tout comme Stirner a survécu à la censure et à différents régimes pour hanter le débat philosophique et même politique, John Carpenter atteint enfin, au crépuscule de sa vie, une reconnaissance bien méritée : récipiendaire d'un Carrosse d'Or à Cannes, sujet de nombreuses rétrospectives de par le monde, son influence est de plus revendiquée par certains des cinéastes les plus importants qui soient.
    Dès lors, difficile de donner tort à son acharnement à s'affirmer et surtout à rester lui-même, qu'il signifiait sans détour aux Cahiers du Cinéma en 2003 : "Depuis que je suis tout petit, on fait pression sur moi pour que je devienne quelqu’un que je ne suis pas. Est-ce que je ressemble à un type qui a envie de rentrer dans le moule ? Fuck you !, ça a toujours été ma réponse."
   Rien à ajouter.