24/05/2021

Panier de crabes et dur(s) à cuire : les codes du hard-boiled appliqués au milieu littéraire

Craig McDonald est un journaliste américain né en 1962, qui commence sa carrière d'écrivain avec La Tête de Pancho Villa en 2006. 
Auparavant, il avait notoirement dirigé Art in the Blood, une série d'interviews avec les grands noms du roman noir. Honorée de diverses récompenses saluant l'implication pointue et la profondeur avec lesquelles McDonald poussait ses interlocuteurs à examiner le genre dans lequel ils excellent, la série accueillit entre autres James Ellroy, un des modèles avoués du journaliste.

Craig McDonald

Mais si la marque de ce maître transparaît dans certains aspect de la carrière littéraire de McDonald (en particulier sur Rhapsodie en Noir, qui cite ouvertement Le Dahlia Noir), il ne faut cependant pas se cantonner à ce seul nom, aussi prestigieux soit-il. En bon expert et même exégète du roman noir, McDonald ne peut que se référer à celui qui, à défaut d'en être le père, n'en reste pas moins son plus marquant architecte : Raymond Chandler.

Raymond Chandler (et son chat)

Lorsque Chandler débute sa carrière en 1933, quelques auteurs américains ont déjà posé les bases du roman noir en se reposant eux-mêmes sur les travaux naturalistes d'auteurs français, en particulier Émile Zola et son Thérèse Raquin souvent cité en précurseur du genre. Car à défaut d'être un pur roman noir ou même un polar, Thérèse Raquin n'en reste pas moins une véritable histoire de crime, articulée autour d'un meurtre si sordide qu'il révèle non seulement la bassesse de ceux qui y prennent part, mais surtout la crasse de l'environnement où ils évoluent.


Cette approche nouvelle, qui détourne et même dynamite les conventions du genre en se focalisant sur les criminels plutôt que sur les enquêteurs, sert donc de base à quelques auteurs américains des années 20, notamment Dashiell Hammett qui posera une bonne fois pour toutes les fondations du genre. Tout en reprenant une structure de roman à énigmes à la Arthur Conan Doyle, le roman noir se réapproprie cependant la figure tutélaire de Sherlock Holmes pour mieux la distordre, afin que les nouveaux détectives deviennent des révélateurs d'une société en perdition.
Loin des romans proprets d'Agatha Christie datés de la même époque, qui reprennent sans inventivité ni audace les travaux de Doyle au gré d'enquêteurs caricaturaux comme Hercule Poirot ou Miss Marple (dont la perfection immaculée leur permet d'avoir un train d'avance sur tout le monde, les définissant de facto comme des personnages assez inintéressants, désolé si je choque les inconditionnels de l'auteure anglaise) ; Dashiell Hammet instaure le roman hard-boiled grâce à Sam Spade, détective privé qui préfigure le Philip Marlowe de Chandler : pas forcément plus valeureux ni même plus malin que les criminels qu'il traque, il est juste plus éclairé, paradoxalement grâce à son caractère désabusé qui lui permet de regarder en face le gouffre dans lequel il ne cesse de s'enfoncer au fil de l'enquête.

Première apparition de Sam Spade, et acte de naissance du roman noir

Pendant quelques temps, l'approche novatrice de Hammett ne sera jamais que copiée : plusieurs auteurs du magazine Black Mask (dans lequel Hammett officie) se contentent alors de reprendre sa formule pour grappiller son aura ou, plus bassement encore, racoler au maximum (en dévitalisant ses acquis au détour d'un traitement caricatural).
Il faut d'ailleurs signaler que la démarche de Chandler n'est au départ pas très différente de celle de ces scribouillards, admettant lui-même qu'il plagiait ouvertement Hammett dans le seul but de remplir son frigo. Du moins, avant qu'il ne trouve et peaufine son style.

Le premier chef-d'œuvre de Chandler. À noter, l'excellent travail de traduction de Boris Vian, qui fait autorité en la matière

Et quel style !
Lorsque paraît Le Grand Sommeil en 1939, Chandler se hisse illico en tête de file du roman noir. Si son détective Philip Marlowe doit toujours énormément au Sam Spade de Hammett, Chandler n'hésite plus à mettre à son tour les pieds dans le plat en conférant à son anti-héros un regard incroyablement cynique sur le monde qui l'entoure, souligné par un style sec et brutal dont chaque mot est comme contaminé par le caractère blasé du personnage.
Mais si Marlowe est beaucoup plus désabusé que Spade, il n'est pas plus immoral pour autant, au contraire : sans pouvoir le qualifier de valeureux, Marlowe possède néanmoins une bribe de sens commun qui le retient de traverser la frontière toujours plus poreuse entre honnêteté et duplicité. Ses méthodes sont certes discutables et son implication reste toute relative, mais l'on pourrait cependant voir en lui une sorte de croisé des temps modernes, dégoûté par le monde dans lequel il évolue sans être pour autant capable d'en détourner le regard, animé d'une ultime étincelle d'humanité qui le pousse à naïvement tenter de nettoyer les divers merdiers dans lesquels il patauge. Ce n'est pas qu'il pense véritablement faire la différence, mais il tient juste à éviter de sombrer plus encore et de se mêler à tout jamais à cette fange qu'il abhorre. Un loser magnifique en somme, constamment sur le fil du rasoir, et qui deviendra logiquement la figure tutélaire de ce que l'on qualifiera de récit hard-boiled (ou "dur à cuire", en VF).
Les travaux de Chandler en la matière sont même si définitifs qu'ils infuseront la culture populaire pendant des décennies, au travers de multiples déclinaisons plus ou moins avouées de son Philip Marlowe.

Parmi les descendants notables : l'ambigu Dirty Harry et sa propension au sarcasme et à l'insoumission

L'approche instaurée par Chandler, faite de récits à tiroir aux sombres implications dans lesquels bien et mal se confondent, où les héros agissent comme des pourris et où le salauds ont parfois des relents d'honneur, contaminera même la culture populaire dans son ensemble. Loin de se cantonner aux seuls romans noirs ou polars, diverses œuvres majeures crées par des artistes tout aussi importants payent un véritable tribut à Chandler.



Ci-dessus, de haut en bas : le Los Angeles poisseux, nébuleux et même occulte vu par Nicolas Winding Refn (dans Drive) et plus encore David Lynch doit énormément à Raymond Chandler ; tandis que dans un registre plus comique, les frangins Coen ont toujours clamé l'influence sarcastique du maître sur The Big Lebowski

Et si le terme hard-boiled fut momentanément détourné de sa définition première pour n'en garder que l'aspect bagarreur et increvable (en partie à cause du retitrage anglais du À Toute Épreuve de John Woo), quelques auteurs de talent ont vite fait de remettre les pendules à l'heure, et pas seulement sur le plan littéraire : preuve de la sacralité des travaux de Chandler sur la question, sa vision de l'anti-héros hard-boiled est désormais assimilée et même sublimée par d'autres médias, au travers d'œuvres qui s'attardent tout autant sur la psychologie brisée du personnage central que sur son environnement crasseux et donc générateur d'envie d'en découdre.



Ci-dessus, de haut en bas : Marv et Dwight de Sin City (par Frank Miller et Robert Rodriguez), le Max Payne de Remedy / Rockstar et le Punisher version Garth Ennis ; sans doute les plus beaux héritiers modernes de Philip Marlowe

Il est d'ailleurs à noter que le besoin de combattre pour ne pas sombrer est, avec le cynisme de Marlowe, le trait de caractère qui lui a sans doute permis d'imprimer aussi durablement les arts en général. À l'inverse du Sam Spade de Dashiel Hammett qui n'eut droit qu'à un roman et une poignée de nouvelles, Philip Marlowe aura droit à pas moins de sept romans qui explorent les nuances de son caractère (huit si l'on compte l'inachevé Marlowe Emménage, complété par un tiers après la mort de Chandler) ; et dans lesquels l'auteur va littéralement pulvériser un à un les éléments les plus factices du vernis de la société américaine en général, et du gratin californien en particulier. Starlettes hollywoodiennes (évidemment), promoteurs en tous genres et investisseurs aux méthodes radicales, proprios malhonnêtes, politiciens véreux, chefs d'entreprise impitoyables, policiers corrompus, grands noms de la médecine un peu trop portés sur les ordonnances de morphine... Tous les parvenus de Los Angeles en prennent plein la gueule pour pas un rond lorsqu'ils passent au scanner d'un Marlowe qui carbure au cynisme et à la hargne.
Marlowe est une tête brûlée (d'aucuns diraient une tête de con), un beau parleur à la punchline facile, un séducteur malin et un bagarreur retors ; mais Marlowe est surtout un insoumis qui ne plie devant rien ni personne, capable de tacler un haut-gradé de la police, de tenir tête à un notable ou de rester de marbre face à l'agressivité sexuelle d'une femme fatale... Et c'est ce qui le rend admirable, l'ambivalence du personnage permettant même à Chandler de creuser son humanité et de toucher à cette chose mystérieuse que certains nommerait l'âme. Celle de Marlowe est certes salement esquintée, mais elle lui est toujours bien utile pour reconnaître les vrais salauds, en ceci qu'ils ont bazardé la leur depuis longtemps.
Profondément touchant parce que faillible et imparfait, le caractère ombrageux de Marlowe devient dès lors, ironiquement, une lumière dans les ténèbres d'une ville toujours plus vicieuse.

Message aux gamers : si tout cela vous rappelle L.A. Noire, c'est totalement voulu puisque le chef-d'œuvre de Team Bondi / Rockstar est un (énième) hommage flamboyant à Chandler

Pour en revenir à Craig McDonald, sa Tête de Pancho Villa est à de nombreux égards un pastiche de l'œuvre de Chandler, et sa démarche rappelle plus d'une fois celle d'un Quentin Tarantino : reprendre les codes d'un genre donné, les forcer, les tordre, les ausculter avec métatextualité, pour finalement leur rendre un hommage respectueux qui sublime leur propos sans jamais le renier.
La tête de Pancho Villa répond à tous ces critères, et il est indéniable que McDonald s'est amusé à faire son Chandler : femmes fatales, intrigue biscornue qui réserve plus d'un twist, faux-semblants à chaque coin de rue, dialogues savoureux, bagarres, digressions sur le bien-fondé de se trimballer avec un Colt, et surtout doigt d'honneur farouchement adressé à toute une caste politique au travers d'une relecture acerbe de l'Histoire américaine... Pas de doutes ! L'anti-héros Hector Lassiter pourrait s'appeler Philip Marlowe qu'on n'y verrait que du feu... à deux détails près.


Premièrement, Chandler était bien évidemment limité par la censure rigide de l'époque, ce qui implique des effusions de violence et des scènes de sexe fortement suggérées pour ne pas dire survolées ou même limitées, là où McDonald n'a guère de souci à se faire. Par conséquent, son roman a tous les atours d'un Raymond Chandler survitaminé, qui prendrait son pied à pouvoir enfin appeler un massacre un massacre et une bonne baise une bonne baise (et qui s'attarderait même à les décrire, tant qu'à faire) ; sans compter que Hector adresse à ses ennemis des punchlines dont le caractère insultant n'a plus rien de voilé. 
La démarche de pastiche est donc utilisée avec intelligence : elle ne rend pas seulement hommage au maître, elle lui rend même justice en lui permettant de cracher tout son venin par procuration. En cela, la vénération de McDonald envers Chandler est aussi incontestable que louable.

Imaginez Humphrey Bogart (qui a par ailleurs joué aussi bien Sam Spade que Philip Marlowe) s'exprimer comme dans un film de Tarantino, et vous aurez une (petite) idée de La Tête de Pancho Villa

Deuxièmement, Hector n'est pas un détective privé, mais un écrivain. Il s'agit évidemment d'une différence majeure, et c'est bien sous cet angle que McDonald approfondira le personnage dans les romans suivants. Mais comment appliquer les codes du roman noir, par essence radicaux, aux aventures d'un écrivain que l'on pourrait estimer, de prime abord, beaucoup moins palpitantes ?
Réponse roman par roman, aux travers de courtes chroniques qui visent moins à dévoiler l'intrigue qu'à mettre en évidence le propos de l'auteur quant à la création artistique, et aux divers milieux qui s'en réclament.


RHAPSODIE EN NOIR
Où la complémentarité de deux "écoles" est révélée, tout autant que sa nécessité face à la triste posture.


La première chose qui frappe lorsque l'on ouvre Rhapsodie en Noir, c'est que le bouquin est écrit à la troisième personne là où La Tête de Pancho Villa était rédigé à la première. McDonald s'arroge donc de facto un point de vue omniscient, à même de disposer du recul nécessaire à l'élaboration d'une étude du processus créatif, au travers d'une peinture métaphorique des deux types d'écrivains les plus courants. Quels sont ces types, vous demandez-vous ? Eh bien, je ne peux que vous inviter à lire cet article à propos de Haruki Murakami, mais pour les besoins de mon papier, je vais revenir vite fait et très grossièrement sur la division élaborée par ce monsieur : il existe selon lui des auteurs que l'on qualifiera de "casaniers", en opposition aux "aventuriers". Les premiers sont tels des coureurs de fond, et peuvent se servir d'absolument tout et n'importe quoi pour trouver l'inspiration et bâtir une œuvre sans doute inépuisable tout au long de leur vie. Les seconds seraient plus assimilables à des sprinteurs, avec un besoin de recharger les batteries entre deux courses, souvent au travers d'expériences plus ou moins extrêmes, la contrepartie étant que leur œuvre peut hélas s'avérer aussi puissante que courte.
Pour en revenir au(x) sujet(s) qui nous intéresse(nt) ici, Raymond Chandler est incontestablement un auteur de la première catégorie, tout comme Hector Lassiter qui est donc son avatar fictionnel crée et géré par Craig McDonald (par ailleurs un coureur de fond lui aussi). À contrario, une légende telle qu'Ernest Hemingway est de façon certaine l'un des plus grands représentants de la seconde catégorie. Or, si sa figure demeurait lointaine dans La Tête de Pancho Villa (suite à une brouille avec Hector), Hemingway est proéminent dans Rhapsodie en Noir puisque le roman se déroule avant le premier. L'occasion pour McDonald de bâtir une intrigue métatextuelle, où l'enquête sert moins à dépeindre une caste pleine de secrets et de perversions qu'à ausculter les méthodes de deux des plus grands noms de la littérature US, qui ont chacun à leur manière définit l'écriture moderne au cours de la première moitié du XXème siècle.
Petite précision : si Lassiter est un personnage imaginaire, McDonald ne se prive pas pour autant de faire intervenir de vraies figures historiques dans ses romans, et de mêler leur vécu à la fiction. C'est ainsi que l'on croire Orson Welles qui travaille sur La Dame de Shangaï, Hemingway dans sa résidence de Key West, et que l'affaire bien réelle du Dahlia Noir et ses (étranges) ramifications avec Salvador Dalí* sont abondamment évoquées dans l'intrigue.

Édition de poche

Dès les premières pages, la tension entre les deux hommes est palpable, et la fin de leur amitié semble imminente : trop souvent assimilé aux personnages de durs à cuire qu'il écrit, Hector jouit certes de sa réputation (d'autant qu'il vaut tout de même mieux ne pas trop l'asticoter) mais aspire néanmoins à passer ses journées à écrire au fin fond d'un archipel paumé ; tandis que son voisin Hemingway accumule fêtes, bouteilles éclusées, virées en mer, mission de sauvetage improvisée, et surtout confrontation suicidaire à une tempête tropicale en approche. L'affaire criminelle dans laquelle ils se retrouvent plongés, articulée autour de meurtres sordides au travers desquels un psychopathe reproduit dans le monde réel des tableaux de peintres surréalistes (ce qui implique des corps démembrés de façon diverse et variée), achèvera de les diviser lorsqu'elle les conduira en Espagne : alors qu'Ernest s'épanouit arme à la main au beau milieu de la guerre civile en cours, Hector se contente d'observer et de tirer les conclusions qui s'imposent. Fatalement taxé de lâche par son frère ennemi, la rupture est définitivement consommé lorsque Hector repart aux USA.

Ernest Hemingway

Hector continue donc l'enquête seul, accumulant en bon coureur de fond qu'il est divers élément avec recul, tandis qu'Ernest continue de vivre des aventures au quatre coins du globe. La réconciliation est pourtant inévitable, puisque les deux hommes ne peuvent que s'accorder sur leur complémentarité et surtout leur intégrité lorsque leur ennemi commun ne cesse de dévoyer l'Art en général pour en faire un simple happening sanglant, un coup de com', un buzz purement et simplement vomitif.
Lassiter et Hemingway diffèrent dans leur approche du monde, le premier l'analysant et le démontant brique par brique tandis que le second l'explore et l'explose ; mais ces démarches desquelles ils ne dévient jamais aboutit fatalement à un respect mutuel, tant ils savent que la création au sens large et l'écriture en particulier est une tâche à accomplir avec sérieux et dévouement. En toute logique, ils ne peuvent donc que prendre en grippe quelque poseur qui se prétend créateur alors qu'il ne fait que saccager la sublimation propre à la création.
L'histoire est éminemment métaphorique, et McDonald rend par ce biais un flamboyant hommage à deux des créateurs les plus importants du siècle passé, en sublimant l'approche de l'un au travers de celle de l'autre, et vice et versa (le premier qui se met à chanter comme Didier Bourdon, je le transforme en cadavre surréaliste).
Tel le yin et le yang, le cynisme de Chandler fait écho à la hargne de Hemingway tout en la soulignant, si bien que sa colère froide semble même alimenter l'exaltation d'Ernest. Au travers de ce roman qui prendrait presque des atours de fable, n'importe quel lecteur, y compris le plus profane, peut rapidement saisir en quoi Raymond Chandler et Ernest Hemingway sont si importants et pourquoi ils sont toujours lu si longtemps après leur mort ; tandis que leurs ennemis et concurrents plus appâtés par la reconnaissance facile, celle qui titille les bas instincts du public, sont depuis tombés dans le mépris pur et simple...
McDonald amorce donc la bifurcation de son Hector en personnage métatextuel vecteur d'un propos pertinent, et la suite de ses aventures confortera sa démarche...


ON NE MEURT QU'UNE FOIS
Où il est question de la gestion de la postérité.


Si Rhapsodie en Noir touchait encore quelque peu au pastiche en présentant un Hector plus bagarreur que l'écrivain de base, On Ne Meurt qu'une Fois affine l'approche de McDonald en fixant une bonne fois pour toutes son style : les codes du roman hard-boiled sont bien évidemment conservés, mais de par la lente progression dans le métatextuel initiée par les deux premiers romans, l'auteur peut enfin se permettre de faire ce qui lui pendait au nez depuis ses débuts, à savoir dépeindre le microcosme littéraire comme un panier de crabes qui n'a rien à envier à la fange explorée par Sam Spade ou Philip Marlowe.
Ici, ni proxénètes ni mafieux, pas plus que de tueurs à gages (même si l'on y croise un aspirant espion assez pathétique) ; mais un défilé d'éditeurs, de critiques littéraires, de profs de lettres et de collectionneurs de manuscrits tous plus détestables et immoraux les uns que les autres. Prêts à tous les coup bas et même à quelques atteintes physiques pour s'arroger l'héritage littéraire d'un Hemingway décédé, ils commettent néanmoins l'erreur d'impliquer Hector dans leurs magouilles... Et quelle erreur ! Pleinement réconcilié avec son vieux pote, Hector est prêt à rendre coup pour coup afin de préserver la mémoire et surtout les manuscrits posthumes de Hemingway, que d'aucuns aimeraient réarranger à leur sauce pour déformer la légende d'Ernest (et pourquoi pas grappiller quelques profits, tant qu'à faire).
Comparé à La Tête de Pancho Villa et Rhapsodie en Noir, On Ne Meurt qu'une Fois pourrait passer pour un roman pépère, très porté sur les confrontations verbales et les jeux d'échecs mentaux entre Hector et ses opposants. Et pourtant...

" « Il n’y a de vrai que ce que l’on ressent », comme on dit. Tu es prof de lettres, tu devrais souscrire à cet aphorisme, pas vrai ? C’est ce que vous faites, vous autres, non ? Remanier les livres des autres pour qu’ils soient du même tonneau que votre nullité. Retravailler tous les dix ou vingt ans les œuvres des écrivains, dès lors que commence à sévir une nouvelle vague de critiques littéraires. Imposer votre grille de lecture sur des ouvrages déjà anciens, puis vous targuer de les promouvoir auprès du grand public. Vous êtes lamentables. Des critiques littéraires de café du commerce, oui, des parasites qui versent dans la masturbation intellectuelle !
Richard agita le doigt dans sa direction. 
— De la masturbation intellectuelle ? Toi, tu rêves d’écrire des ouvrages de fiction, ce qui est la forme de créativité la plus solitaire qui soit et celle qui prête le plus à l’autosatisfaction. Dès lors, tout doit se plier à tes desiderata. Ce n’est pas de la branlette, ça ? 
— Si, bien sûr. Mais vous autres, les spécialistes, êtes encore plus malades, parce que vous aimez simplement observer et critiquer, alors que nous, on sait comment se faire plaisir.
— Ne t’excite pas, Hannah ! Ça suffit, sans blague. Ne me pousse pas à bout. 
— Elle a raison, Mary (note : il s'agit de Mary Hemingway, dernière épouse et veuve de l'écrivain). Vous n’êtes tous que des parasites. Des minables qui se jettent sur un artiste quand il est mort et ne peut donc pas vous envoyer promener. Toi, Berle, l’autre petite fiotte grassouillette, «Barbara», et puis Patricia, cette spécialiste d’Hemingway aux cheveux ailes-de-corbeau tout droit sortie de la famille Addams. 
— Pardon ? 
Il eut l’air abasourdi. 
— De quoi tu parles, à la fin ? 
— J’en ai marre de toi et de vous tous. Je ne peux plus vous supporter, les sympathisants et les charognards. Vous m’écœurez."

C'est en acceptant de plonger pleinement dans le méta que McDonald parvient peut-être à accoucher de son roman le plus hard-boiled. Hector n'a jamais été aussi posé, cynique, froid, sûr de lui, et il y a donc quelque chose d'infiniment jouissif à le voir rembarrer un à un ses opposants comme le feraient Spade ou Marlowe : certes avec classe et élégance, mais surtout avec une impitoyable dureté.
Censeurs de tous bords, jaloux envieux d'un talent qu'ils ne possèderont jamais, poseurs, prétentieux et exégètes nombrilistes sont renvoyés sans préavis à leur triste médiocrité. Tous se prétendent dignes de Hemingway et tous prennent Hector de haut sur la base de son approche de la littérature, sans comprendre que de par son intégrité, celui-ci n'en reste pas moins le meilleur défenseur et surtout le plus admirable héritier de son vieux pote.
Et si l'on pourrait croire que McDonald fait payer à Hemingway un tribut envers Chandler au travers d'un récit qui adopte sans vergogne tous les codes posés par le maître du roman noir, la suite de la série inversera génialement la tendance, affirmant ainsi de plus belle la complémentarité entre les deux hommes.


LA PHRASE QUI TUE
Où Hector affirme sa personnalité en explosant le microcosme littéraire façon Hemingway.


Par bien des aspects, La Phrase Qui Tue est en quelque sorte un "Hector Origins" : l'action se passe dans le Paris des années 20, avant que le bougre ne devienne le célèbre écrivain de romans noirs dont la personnalité se confond avec celles des personnages qu'il affectionne. Mais comment en est-on justement arrivés là, et à qui Hector doit-il pareille émancipation ? La réponse est évidente : Hemingway.
On pourrait certes affirmer que Hector rencontre une muse à l'influence décisive au cours du récit, mais la présence d'Ernest, tel un professeur effacé mais néanmoins influent, guide Hector vers une destinée qu'il ne peut que se décider à embrasser. Il devient dès lors "l'auteur qui écrit ce qu'il vit et vit ce qu'il écrit", sa personnalité alimentant celles de ses personnages, et réciproquement. 
À sa décharge, il faut cependant signaler qu'il n'a guère d'autre choix s'il veut survivre au sein d'un microcosme littéraire que McDonald n'a jamais dépeint de façon aussi anxiogène ; puisque la série de meurtre qui y prend place ne sert pas tant à hameçonner le lecteur qu'à faire tomber les masques d'un infect petit monde auto-satisfait, dont les protagonistes s'octroient quelques titres de noblesse sans la moindre justification. Le cas le plus flagrant est celui de Gertrude Stein (qui a réellement existé), dame patronnesse autoproclamée de la communauté d'artistes américains de Paris, toujours prête à les gratifier de quelques piques assassines alors qu'elle n'a elle-même décollé que sur le tard, bien après ses "élèves", et qui plus est au détour d'une œuvre depuis tombée dans l'oubli... Bravo, Gertrude !
Il est cependant à noter que Hemingway ne prêtait que peu attention à ses remarques (et on serait tenté de dire qu'il a bien fait, vu sa carrière), et c'est donc en suivant son exemple que Hector acquiert le cynisme aussi légendaire que salvateur qui lui permet in fine de s'extirper de ce panier de crabes pour voguer vers d'autres horizons... À sa manière, certes, mais sans jamais oublier ce qu'il doit à l'audace de son vieil ami.


La Phrase Qui Tue peut largement être considéré comme une relecture hard-boiled du Paris Est une Fête de Hemingway, collection de vignettes douces-amères dans lesquelles l'auteur taillait un costard discret tout autant que rude au microcosme littéraire de l'époque (au point de se brouiller avec quasiment tous ses anciens compères).
D'un certain point de vue, en usant d'un recul salvateur, McDonald accentue le propos de Hemingway comme il le faisait de celui de Chandler dans La Tête de Pancho Villa. N'ayant guère à se soucier de heurter quelques sensibilités, il peut même y aller franchement en ajoutant quelques protagonistes qui sont de véritables miroirs déformants de certains noms connus (en dame anglaise auteure d'enquêtes sans grande envergure, Estelle Quatermain est un renvoi direct à Agatha Christie, entre autres caricatures).
Sa démarche de réactualisation est même si pertinente qu'à la lecture, il est difficile de ne pas dresser un parallèle avec d'autres microcosme similaires, en dépit des époques et des contextes. Car si McDonald lui-même a profité de sa démarche pour tailler un costard à l'art moderne (dans Rhpasodie en Noir) et à Hollywood (dans La Tête de Pancho Villa surtout, même si Rhapsodie en Noir contient lui aussi de beaux morceaux), quiconque s'étant retrouvé exposé de trop près à quelque milieu artistique refermé sur lui-même savourera cette lecture, tant les figures que l'on y croise semblent familières : maîtres à penser autoproclamés aux tendances dictatoriales, pseudo-professeurs de pacotille au mépris tout aussi profond que leur incompétence voir même leur inculture, esthètes revendiqués aux acquis pourtant branlants voir inexistants, influenceurs de pacotille sans la moindre matière sur laquelle capitaliser, activistes se réclamant d'un art qu'ils se permettent de théoriser et même de parasiter alors qu'ils ne le pratiquent pourtant qu'en dilettantes, bienveillants factices cachant (littéralement, dans le cas présent) quelques cadavres dans le placard, poseurs lorgnant plus vers la lumière que sur des travaux qu'ils n'achèvent jamais, rebelles de salon plus enclins à se palucher qu'à brandir le poing, etc...
Difficile de ne pas s'emporter comme le ferait Hector sous l'influence d'Ernest ! Car pour citer Alphonse Karr (ou Snake Plissken qui l'a repris avec justesse dans Los Angeles 2013) : "plus les choses changent, et plus elles restent les mêmes."

Et si vous croyez que je vise implicitement le Twitter littéraire, sachez que ça n'a en vérité rien d'implicite ; et que j'aurais d'ailleurs (et hélas) pu rapprocher le constat de McDonald d'autres communautés soi-disant artistiques tant les schémas semblent se répéter

L'on pourrait cependant renvoyer la balle à Craig McDonald : après tout, lui-même est un auteur qui parle avant tout d'autres auteurs (et probablement aux auteurs en premier lieu), en un cercle à priori fermé. Mais il n'est guère le premier à le faire et même à rencontrer un vaste public en dépit de cela, le meilleur exemple demeurant sans doute Tarantino et sa cinéphilie pourtant pointue. Et d'ailleurs, la question se pose : en dépit, ou grâce à cela ?
Car nous vivons une époque où se prétendre artiste n'a jamais été aussi facile... N'importe qui peut poster un court-métrage (même s'il est réalisé avec les pieds) sur YouTube. N'importe qui peut balancer son dessin (même s'il paraît exécuté par un enfant de 8 ans) sur DeviantArt. N'importe qui peut faire écouter sa chanson (même si elle est à se crever les tympans) sur SoundCloud. Et évidemment, n'importe qui peut éditer son bouquin (même s'il n'est ni relu ni corrigé et que son intrigue bâtie au p'tit bonheur ne véhicule rien) sur Amazon... Et pire encore, dans ce salon artistique tout aussi satisfait et autocentré que celui du Paris des années 20 mais désormais étendu au monde entier grâce à Internet, n'importe qui trouvera bien quelqu'un pour l'astiquer en attendant la même chose en retour, instaurant de facto une triste Internationale de la médiocrité qui ne cesse d'abaisser le niveau en faisant passer l'Art au second plan. Après tout, comme le fait piteusement dire McDonald à ses personnages :

"Il va venir te remercier. Ou bien, s’il est vraiment  un grand homme, ce Fargue en question t’ordonnera implicitement de jouir du privilège de te trouver en sa présence. N’importe comment, tu vas entrer en relation. Il naîtra peut-être entre vous une sympathie qui t’aidera sur le plan professionnel. 
— Là n’est pas la question, répliqua Molly, en le foudroyant du regard. 
Mais c’était toujours la même chose pour tous ces écrivains de la rive gauche : l’aide qu’ils attendaient les uns des autres. C’était le jeu."

Il ne s'agit pas pour autant de tacler toutes les œuvres indépendantes (et je serais d'ailleurs bien mal placé de le faire moi-même), mais il n'empêche que dans un tel contexte, la remise en perspective exercée par McDonald est on ne peut plus nécessaire : rappeler de quel bois sont faits les vrais artistes, ausculter leur caractère intemporel en détaillant la façon avec laquelle ils ouvrent leurs tripes, et surtout mettre en évidence la complémentarité des visions propres aux grands créateurs. Des visions somme toute similaires, et dont les différences de prime abord radicales ne sont jamais que des nuances sur lesquelles chacun évolue pour atteindre le même but. Peu importe le chemin tant qu'il mène à cet accomplissement, en un processus que seuls ceux s'étant abandonné à cette vision sont à même de pouvoir accomplir.
Voilà qui définit la marque en vérité commune des œuvres qui restent par rapport... Eh bien... Aux autres.

Et pour conclure, quelques-uns de mes Chandler en vieilles éditions, juste parce que j'en ai envie



*pour en savoir plus sur cette histoire, je ne saurais que trop vous conseiller de lire le roman de McDonald mais, en attendant, cet article vous fournira déjà quelques éclaircissements.

27/04/2021

Metallica Strikes Back on the Dark Side of the Rainbow : illustration du principe de synchronicité dans la pop-culture

Certes, le titre de cet article est pour le moins pompeux et ouvertement caricatural, mais je n'ai pas trouvé mieux pour évoquer deux légendes urbaines plus ou moins documentées. L'une est cela dit beaucoup plus célèbre que l'autre (bien que les deux soient tout aussi intéressantes), mais je me rends compte que je vais trop vite.

Remontons d'abord en 1995, au mois d'août plus précisément, lorsqu'un article du Fort Wayne Journal Gazette (en Indiana), signé par un certain Charles Savage, affirme que (re)voir Le Magicien d'Oz en le synchronisant avec l'album The Dark Side of the Moon de Pink Floyd donne un résultat "ahurissant". Par ailleurs, Savage prétend détenir le tuyau d'un obscur forum à une époque où Internet était encore un média lui-même très obscur : disons donc que tout cela est vraiment très nébuleux, pour ne pas dire occulte.
Pendant un peu plus de dix ans, l'expérience restera d'ailleurs cantonnée aux fans hardcores du groupe et/ou du film, aux geeks déjà trop rivés à leurs ordis, et aux tenants des théories du complot plus ou moins fumeuses (et dans le cas présent, enfumées par-dessus le marché, et il est évident que je ne parle pas de tabac).

"Somewhere over the big blunt... We are high..."

À l'orée des années 2000, lorsque lecteurs DVD et logiciels de montage seront à portée de main de n'importe quel quidam, la théorie reprendra du poil de la bête et se répandra comme une traînée de poudre à travers le monde, bien aidée par quelques vidéos YouTube qui se font un malin plaisir de démontrer, synchronisation à l'appui, que l'album de Pink Floyd suit bel et bien le cheminement du film de Victor Fleming. Mieux encore : le disque semble illustrer le long-métrage avec une étonnante cohérence ! Les moments les plus frappants où image et musique entrent en collision ont été listés ici, et l'expérience devient alors virale au point que la prestigieuse chaîne câblée Turner Classic Movies programma à l'époque une rediffusion du Magicien d'Oz dont la bande-son est remplacée par The Dark Side of the Moon.



Du côté du groupe, le démenti est rapide : ils affirment à qui veut l'entendre qu'il ne s'agit que d'une énorme coïncidence, quand ils n'envoient pas carrément bouler la question tout en encourageant paradoxalement (et à demi-mots) à tenter l'expérience. Il n'en faut pas plus pour que la machine à rumeur reprenne de plus belle, et certains fans affirment que le leader Roger Waters aurait tout manigancé dans le dos de ses collègues, tandis que d'autres soutiennent que Pink Floyd n'aurait tout simplement pas le droit d'affirmer la filiation au film par souci légal.
Dans le même temps, les analyses et décorticages de l'expérience continuent, et engendrent deux nouvelles théories : la première veut que l'album soit un gigantesque requiem envers Judy Garland (avec, là encore, des exemples frappants) ; tandis que quelques fans parviennent désormais à relier Echoes, chanson tirée de l'album Meddle, au final de 2001 L'Odyssée de l'Espace. Et là aussi, il faut bien admettre que le résultat est assez étonnant...

Pour en revenir au sujet qui nous intéresse ici, difficile de savoir si le groupe a délibérément conçu The Dark Side of the Moon comme une BO alternative au Magicien d'Oz ou s'il s'agit d'un hasard comme on en voit rarement, mais à l'heure où le phénomène porte le surnom de Dark Side of the Rainbow (ou Dark Side of Oz) et est même référencé sur Wikipedia, on peut néanmoins affirmer qu'il fait partie intégrante de l'Histoire du rock. Toujours étudié, débattu et contesté, certains y voient un gigantesque complot qu'ils ne tardent pas à relier (et souvent n'importe comment) à quelques théories bancales comme la mort de McCartney, le meurtre de Kurt Cobain soi-disant commandité par sa femme et maquillé en suicide, ou même au sosie d'Avril Lavigne qui remplace l'originale prétendument morte depuis 2003 (oui, cette théorie existe vraiment...  mais les gens sensés et qui possèdent une certaine échelle de valeur musicale s'en foutent royalement, donc passons).

The Walking Dead

Mais d'autres "théoriciens" y voient, peut-être plus simplement mais sans doute aussi plus pertinemment, une expression flagrante de la synchronicité chère à Carl Jung. En somme : deux éléments ou évènements qui n'ont à priori rien à voir peuvent finalement entrer en collision et être vecteurs de sens, car ils découlent d'archétypes gravés dans l'inconscient collectif (et je précise que je grossis ÉNORMEMENT le trait histoire de vulgariser le concept, puisque je n'ai pas vocation à vous faire un cours de psycho).
Fumisterie, ou concept un tant soit peu vérifiable ? On pourrait bien sûr pencher vers la première option, du moins si le cas de Dark Side of the Rainbow ne s'était pas reproduit... Or, le cocktail Pink Floyd / Magicien d'Oz n'est pas le seul du genre.


Le second cas est beaucoup plus méconnu, il n'est à l'heure actuelle référencé que sur quelques blogs et forums (et porte parfois le surnom ma foi bien trouvé de Metallica Strikes Back), mais il n'empêche que le phénomène tourne bel et bien chez quelques initiés / illuminés depuis 2009.
En septembre de cette année-là, Philippe Manœuvre... Quoi ? Oui je sais, après avoir causé d'Avril Lavigne voilà que j'évoque Manœuvre, moi aussi je trouve que ça commence à sentir comme le rayon pâtée pour chiens de chez Lidl, mais restez un peu je vous prie, ça vaut le coup. Phillipe Manœuvre disais-je donc (bon arrêtez de rire, je vous entends encore) affirme dans un édito de Rock & Folk (bon, vous allez arrêter de vous marrer ?! Merde, ça pourrait être pire, genre les Inrocks...) que l'album And Justice For All de Metallica est parfaitement synchro avec L'Empire Contre-Attaque, autre monument du cinéma US et de la pop-culture mondiale s'il en est.

"Salut les potes, aujourd'hui on va parler d'un complot autour de Dark Vador et de pourquoi je me suis branlé sur la musique de Pete Doherty durant les années 2000 !"

L'expérience fonctionne ainsi : sur la version d'origine du film, ou encore sur la restauration de 1997 et bien entendu sur la Despecialized Edition semie-légale (mais surtout pas sur les éditions Blu-Ray, trop altérées), il faut attendre la disparition des lettres qui ouvrent le film pour lancer l'album sans perdre une seconde, afin que la première note de Blackened retentisse à l'instant même où le texte déroulant n'est plus visible.
Et bon sang, il faut bien admettre que pour une fois, Manœuvre fut traversé par un flash derrière ses sempiternelles lunettes noires : l'album illustre parfaitement le film. Mieux encore, image et son s'enrichissent mutuellement. Explications.

Je ne m'attarderai pas à détailler ici chaque accointances entre l'album et le film, laissant ainsi le soin à quiconque veut tenter l'expérience de découvrir l'une après l'autre les géniales surprises que réserve le visionnage... Mais dès le début, les choses sont claires : And Justice for All et L'Empire Contre-Attaque se mêlent en une danse aussi hargneuse qu'enthousiasmante.
La montée progressive de Blackened fait écho à la descente puis au crash de la sonde impériale sur la planète Hoth, l'intro d'And Justice for All s'accorde parfaitement aux changements de plans qui précèdent le réveil de Luke dans la grotte de glace, Harvester of Sorrow colle aux basques du Faucon Millenium traqué par les Tie Fighters au cœur de la ceinture d'astéroïdes... Les exemples sont nombreux, avec parfois de purs moments de grâce. Vous pensiez que seule The Imperial March de John Williams pouvait accompagner l'apparition des croiseurs impériaux ? Erreur : Eye of the Beholder n'a jamais résonné de façon aussi menaçante qu'avec le film. Plus impressionnant encore, One s'accorde avec une étrange délicatesse à l'assaut des forces impériales sur la base rebelle, afin d'illustrer un combat qui prend des atours de baroud d'honneur aussi magnifique que désespéré.

Sans parler de ce superbe ballet aérien

Là est d'ailleurs tout l'intérêt de l'expérience : oubliez L'Empire Contre-Attaque tel que vous le connaissez, vous ne retrouverez jamais au cours du visionnage cet épique space-opera devenu culte : l'Épisode V devient soudainement un pur film de guerre chaotique, peuplé de figures au bord du gouffre qui se foutent sur la gueule sans avoir l'air de réellement savoir pourquoi. La Guerre des Étoiles n'aura jamais aussi bien portée son nom... Luke n'est plus un boy-scout héros de la rébellion, mais un kamikaze bon à enfermer. Han Solo n'a plus rien du macho hâbleur et séducteur, il devient ici un fou furieux accro à la confrontation, auquel Chewie est attaché tant bien que mal. La Princesse Leïa n'a jamais été aussi rigide, Dark Vador et Palpatine prennent plus que jamais des atours démoniaques, et même C-3PO et R2-D2 ont soudainement l'air de deux troufions paumés dans le plus infâme des merdiers.
Ces aspects sont certes sous-jacents au film, ils font partie intégrante des persos et de leur caractérisation, mais jamais le jeu colérique des musiciens et la voix rageuse de James Hetfield ne leur auront permis de briller à ce point, d'autant plus que les paroles font parfois écho à ce qu'il se passe à l'écran : il faut par exemple entendre le chanteur beugler quelques mots qui définissent parfaitement la relation Han / Leïa lors de leur première apparition pour saisir l'ampleur thématique de l'expérience.

"Justice is lost, Justice is raped, Justice is gone"
- And Justice for All

"Dear father, what is this Hell you have put me through ?"
- Dyers Eve

Plus intrigant encore, les dialogues du film pourraient parfois être les paroles de l'album : il est ainsi conseillé de se remémorer les échanges entre Luke et Yoda lors de leur rencontre, afin de réaliser à quel point les variations de tempo de l'instrumental To Live is to Die accompagnent chacun des sentiments que traverse alors le jeune homme. La "danse" du disque et du film atteint alors son apogée, car si la sonorité guerrière d'And Justice For All ne cesse de conférer à L'Empire Contre-Attaque une aura presque carnassière qui esquinte ses protagonistes un à un, les images épiques mises en scène par Irvin Kershner révèlent dans le même temps la sensibilité à priori imperceptible de l'album.


And Justice For All est sans doute l'album le plus difficile à appréhender de Metallica : froid, dur, martial ; il signe l'aboutissement des travaux débutés par les premiers albums du groupe, avant le virage plus grand public du Black Album. Si ce n'est le single One, And Justice For All est un album dénué de bulle d'air, qui ne contient guère d'hymnes à même de faire remuer les stades, et qui crache sa haine à tout bout de champ. Disons le franchement, And Justice For All est un album méchant, et c'est bien ce qui fait toute sa force (et à titre personnel, mon album préféré de la discographie des Four Horsemen).
Et pourtant, derrière sa rugosité apparente se cache un cœur, certes bourré à ras-bord de sang qui bout au travers de veines prêtes à exploser, mais un cœur quand même... Un cœur que le film met en lumière, révélant au-delà de la mâchoire serrée et du regard d'acier un esprit désespéré mais néanmoins combatif, qui semble avoir trouvé dans la hargne une ultime raison de vivre afin de crier ses quatre vérités à la face d'un monde pourri et dominé par quelque figure ténébreuse planquée dans de gigantesques vaisseaux qui ne cessent d'assombrir les étoiles et de boucher l'espace.
Une certaine poésie de la violence se dégage alors des notes de l'album, portée par des personnages au bord du gouffre mais qui ne cessent pourtant d'aller de l'avant. Sur la pochette du disque, aussi blanche que les plaines glacées de Hoth et aussi terne que l'intérieur d'un croiseur stellaire, Dame Justice est prête à s'effriter ; mais sur l'écran, Luke et compagnie tentent tout pour la restaurer.

Face à une telle cohérence, une seule question se pose alors : bordel, mais ils l'ont fait exprès ou pas ?! On pourrait certes arguer que la fin de l'album tombe comme un cheveu sur la soupe, mais ce serait oublier qu'elle survient juste après un moment charnière du film, qui porte en lui autant de promesses que de menaces : une fois encore, la synchronicité est évidente.
Mais tout comme dans Dark Side of the Rainbow, est-elle planifiée ou faut-il regarder plus loin, chercher dans une autre direction que celle de la private-joke exercée par les groupes et qui, par on ne sait quel hasard, aurait finalement été percée à jour ?

Avant toute chose, il faut bien garder en tête que les quatre œuvres dont il est ici question sont, à bien des égards, des cuvées d'exception. Pas seulement grâce à leur maîtrise technique évidente, ou de par l'incontestable talent des diverses parties impliquées, ni même à cause de l'ambition de Pink Floyd et Metallica a toujours se hisser au-dessus de la concurrence. Non, ce qui différencie ces œuvres du tout-venant est leur intention plus ou moins avouée et plus ou moins consciente de toucher à l'universalité la plus pure, en s'attardant sur ce qui définit l'Humanité depuis la nuit des temps.
À ce titre, Le Magicien d'Oz est un film qui s'inscrit pleinement dans le Voyage du Héros théorisé par le professeur Joseph Campbell. Dorothy, l'héroïne du film, le suit bien sûr dans les grandes largeurs ; quant à Star Wars, l'influence de Campbell sur la saga de George Lucas a été plus qu'étudiée, et il est inutile de rappeler que L'Empire Contre-Attaque en est l'un des piliers.
Côté musique, Roger Waters a toujours eu pour ambition de faire de The Dark Side of the Moon une sorte d'opera-rock, une tragédie moderne au cheminement logique divisée en trois parties : enfance, critique de la société, course contre la mort. En somme, la vie résumée en un disque.


Pour ce qui est de Metallica, And Justice for All est clairement centré sur le miroir justice / injustice, qu'il ne cesse de nourrir d'influences diverses et souvent issues du cinéma : One est ainsi ouvertement repris du roman Johnny s'en va-t-en Guerre (porté à l'écran et devenu un film culte), And Justice For All est nommé d'après un long-métrage du même nom avec Al Pacino, tandis que To Live is to Die reprend à la lettre une citation d'un roman de fantasy (genre Campbellien s'il en est) nommé La Malédiction du Rogue. Plus amusant (voir même sidérant), The Frayed Ends of Sanity se réapproprie le thème musical de La Marche des Soldats de la Méchante Sorcière, extrait de la bande originale... du Magicien d'Oz. Les membres de Metallica ont toujours été des éponges à influences, et Kirk Hammett est même une véritable encyclopédie sur pattes du fantastique, capable d'aligner à peu près tout le monde sur ce terrain de par sa culture vertigineuse.
Enfin, il faut noter que lors de la composition d'And Justice For All, le trio James Hetfield / Lars Ulrich / Kirk Hammett était alors en plein deuil de leur vieux pote Cliff Burton, premier bassiste du groupe qui venait de perdre la vie dans un accident de bus. Jason Newsted l'a bien vite remplacé, mais il est de notoriété publique que sa présence sur l'album est tout bonnement inutile, voir même censurée par le groupe : And Justice For All est l'œuvre des trois survivants rongés par le doute, le remord, l'effroi, et tous ces sinistres sentiments que le deuil rend palpable. Inutile de dire que le groupe avait beaucoup à exorciser, et de leur propre aveu, ils continuaient alors à avancer tant pour éviter de sombrer que parce qu'ils ne savaient tout simplement plus rien faire d'autre...
Un état d'esprit à rapprocher du tourbillon dans lequel s'enfoncent les protagonistes de L'Empire Contre-Attaque, par ailleurs le film le plus sombre de la saga : Luke y découvre sa triste filiation avant de se faire trancher la main pour ensuite se jeter dans le vide, Leïa et Han ont à peine le temps de s'avouer leur amour qu'ils sont violemment séparés (et après que Han ait subi des tortures diverses et variées par-dessus le marché), l'Empereur Palpatine y fait sa première apparition, Dark Vador étrangle tout ce qui bouge comme un véritable psychopathe, et même le sympathique C-3PO s'y fait démembrer sans égards. Bref, l'injustice y est plus que présente. Après Un Nouvel Espoir lumineux, L'Empire Contre-Attaque a des allures de revers de la médaille sans concessions, et de plongeon sans retour dans les recoins les plus sombres de la condition humaine.

La grosse marrade

Cette étape fait cela dit partie intégrante du schéma narratif campbellien : le héros doit sombrer pour mieux se découvrir et puiser en lui de quoi renaître ; à l'image de Luke qui affrontera enfin ses démons dans Le Retour du Jedi, ou comme Metallica endeuillé qui fait ses sublimes adieux au trash-metal pour continuer de plus belle, ou comme Dorothy qui découvre le "dark side of the rainbow" au gré d'une méchante sorcière qu'elle abat afin de retourner chez elle.

Cela ne répond pourtant guère à la question : le schéma apparaît certes peu à peu, mais Pink Floyd et Metallica l'ont-ils emprunté consciemment ?
Eh bien, s'il faut considérer que Pink Floyd dit la vérité quant à la non-implication du Magicien d'Oz dans leur processus créatif, prendre en compte que Metallica n'a même jamais fait référence à la synchronicité entre And Justice For All et L'Empire Contre-Attaque, et écarter la théorie certes logique mais invérifiable (et surtout moins bandante, avouons-le) que les musiciens nous mentent effrontément ; la réponse est peut-être bien à chercher du côté de Carl Jung. Psychiatre suisse et penseur reconnu, il est par ailleurs le fondateur de la psychologie analytique dont la synchronicité est l'un des éléments.

"Guten Tag"

Pour bien comprendre ce concept de synchronicité, pour bien saisir en quoi deux éléments apparemment distincts peuvent entrer en collision, il faut non seulement se référer aux travaux de Joseph Campbell sur les archétypes, mais surtout les enrichir de ceux sur l'inconscient collectif théorisé par Jung. Selon lui (et encore une fois en vulgarisant le concept afin qu'il soit accessible au plus grand nombre), il existerait des figures et des schémas inscrits dans la culture, la mythologie et la cosmogonie depuis la nuit des temps, et vers lesquels les individus se dirigeraient de façon quasi-instinctive afin de surpasser leurs névroses lors de périodes de grands bouleversements. C'est sur ce point de départ que Campbell put donc élaborer une structure narrative commune aux plus grands mythes qu'il nomma monomythe, et que l'on retrouve notamment dans les films cités ici.
Si ses travaux ont par la suite été détournés de leur valeur initiale par quelques théoriciens du scénario qui en ont fait un banal et triste mode d'emploi à destination des studios hollywoodiens, Le Magicien d'Oz ne peut entrer dans cette catégorie puisque le film est sorti une dizaine d'années avant la parution du Héros Aux 1001 Visages de Campbell (sans même parler du livre pour enfants à l'origine du film, publié en 1900). Nous sommes donc bien face à une application inconsciente d'archétypes ancestraux, sur laquelle Pink Floyd aurait tout aussi inconsciemment calqué la tragédie en trois actes de The Dark Side of the Moon, aux thèmes aussi universels que ceux du film.


Mais en quoi cela expliquerait cette sidérante synchronicité ? Eh bien, à admettre que Jung et Campbell aient bel et bien vu juste, Victor Fleming et Roger Waters auraient sans le savoir accompli une démarche créatrice on ne peut plus similaire en termes d'objectifs, ce qui amène le résultat de leurs travaux à entrer en collision sur de nombreux points. Aussi incroyable cela puisse-t-il être et aussi improbable cela puisse-t-il paraître, Le Magicien d'Oz et The Dark Side of the Moon seraient les deux côtés d'une même pièce, et bien que leurs domaines artistiques ne diffèrent, le chemin parcouru est si semblable que le parallèle devient évident.

Trop dur à avaler ?
Ok, considérons les choses autrement en lorgnant du côté de Star Wars et Metallica.

Je l'ai dit plus haut, les Four Horsemen sont de véritables éponges à références, des puits de culture qui gobent et recrachent nombre d'œuvres qui leur passent sous la main ; quant à Lucas, son projet premier avec Star Wars était de rendre hommages aux serials de son enfance, démarche qu'il reproduira d'ailleurs quelques années plus tard avec son pote Steven Spielberg sur Indiana Jones. Dans les deux cas, nous sommes donc confrontés à des créateurs gavés de références pop-culturelles, elles-mêmes gavées de références archétypales, et dont l'inconscient est donc de toute évidence réceptif à certaines figures. De plus, il faut signaler que musiciens comme réalisateur sont dans un état d'esprit particulier : les membres de Metallica sont donc en deuil, tandis que Lucas est lessivé par le tournage éreintant du premier film et le phénomène social qui en découle, au point de déléguer les commandes de la suite (non sans la superviser de très près, néanmoins).
Et si, dans leur malheur, les uns et les autres avaient puisé plus que de raison dans ces fameuses références culturelles et archétypales dont ils sont emplis depuis l'enfance, pour eux aussi accoucher de créations si similaires dans leurs démarches et objectifs qu'elles ne pouvaient qu'entrer en collision à certains moments-clefs ? Pour surpasser leurs névroses et leurs traumas, Lucas et les Mets auraient donc fait appel à l'inconscient collectif, avec les résultats ici présents.

"Tout est connecté, ma gueule !"
(bon, il ne l'a certes pas dit ainsi, mais l'idée est là)

Toujours trop dur à gober ?
Très bien, il reste une dernière possibilité qui semble de prime abord démolir ces belles idées... Mais de prime abord, seulement.

En psychiatrie, l'apophénie désigne un trouble consistant à voir des signes un peu partout, surtout lorsqu'ils vont dans le sens d'une théorie plus ou moins fondée, et à ignorer tout ce qui pourrait la contrer. En gros et pour faire simple : ne voir que ce l'on a envie de voir. La critique a souvent été adressée aux deux phénomènes audiovisuels dont il est question ici, et il faut bien admettre qu'elle est compréhensible : les chances pour que films et disques se percutent aussi bien sont infinitésimales, pour ne pas dire nulles. Oubliez donc les moments les plus marquants de Dark Side of Oz répertoriés par nombre de fans, et oubliez les paroles de Metallica qui paraphrasent ce qui se passe dans L'Empire Contre-Attaque : nous sommes juste face à un phénomène d'hallucination collective... Mais, est-ce si problématique ?
Pour sûr, si le phénomène vire à la psychose clinique qui s'accompagne de théories du complot complètement pétées, la distorsion de la réalité devient un souci. De même, si un quidam se sert de cette synchronicité comme base d'un délire bien plus vaste (du genre massacrer son voisin parce que Dorothy le lui a demandé au travers du disque des Pink Floyd, pour utiliser un exemple bien caricatural), le problème est indéniable. Mais en l'état, si cette (supposée) apophénie se limite à discerner quelques traces de possible synchronicité entre deux œuvres thématiquement proches, ne peut-elle être salvatrice et, in fine, faire honneur à la vertu cathartique de l'art ? Si And Justice For All permet de mettre en valeur la hargne de L'Empire Contre-Attaque, ou si à l'inverse le film permet de souligner la poésie rageuse du disque ; et si faire tourner The Dark Side of the Moon devant Le Magicien d'Oz permet de sublimer les thématiques universelles des deux œuvres, est-ce vraiment un mal ? Si le spectateur / auditeur y discerne de quoi puiser en lui, s'il y trouve une force à même de lui faire affronter et même démolir ses névroses, n'est-ce pas même bénéfique ? La démarche ne nous ramène-t-elle pas alors aux bienfaits de l'inconscient collectif tels que théorisés par Jung ? La synchronicité peut certes passer pour une théorie fumeuse, illuminée, infondée ; mais lorsque tant de gens en font l'expérience sur une poignée d'œuvres bien définies, ne serait-ce pas la preuve que l'on touche d'une manière ou d'une autre à quelque chose d'indicible, et surtout de nécessaire ?
Après tout, les chances pour que les expérimentations suggérées par Charles Savage et Philippe Manœuvre trouvent un écho chez d'autres étaient minces, et plus encore que Dark Side of the Rainbow soit abondamment décortiqué au point d'avoir aujourd'hui droit à sa page Wikipedia... Et pourtant, tout comme avec Metallica Strikes Back, beaucoup y ont discerné des figures communes, et surtout un point de départ pour partir sur des considérations plus profondes et mettre en évidence les divers parallèles thématiques qui parcourent ces œuvres. Campbell aurait sans doute apprécié...

Qu'on le veuille ou non, et aussi difficiles à appréhender puissent-elles paraître, les considérations de Jung sur l'inconscient collectif et ses applications au travers de la synchronicité semblent vérifiables, en tout cas bien assez pour inviter créateurs de tous bords à arpenter ces chemins sans retenue et surtout sans filet de sécurité quelconque, afin de pouvoir à leur tour accomplir leurs rôles de guides et même, pourquoi pas, de guérisseurs de l'âme humaine.
L'obtention d'œuvres réellement transcendantales, durables et même salvatrices est à ce prix, bien loin des guides balisés et des chartes étriquées que certains voudraient imposer à la création artistique.

"Crée. Ou ne crée pas. Mais en tout cas, arrête de faire chier."
(Bon encore une fois, pas sûr des termes... Mais bref)