Romancier, scénariste et éditeur ; je partage ici quelques réflexions succinctes sur mes découvertes et coups de cœur culturels. Pour plus d'infos concernant mon travail, voir l'onglet correspondant sur ce blog.

27/04/2021

Metallica Strikes Back on the Dark Side of the Rainbow : illustration du principe de synchronicité dans la pop-culture

Certes, le titre de cet article est pour le moins pompeux et ouvertement caricatural, mais je n'ai pas trouvé mieux pour évoquer deux légendes urbaines plus ou moins documentées. L'une est cela dit beaucoup plus célèbre que l'autre (bien que les deux soient tout aussi intéressantes), mais je me rends compte que je vais trop vite.

Remontons d'abord en 1995, au mois d'août plus précisément, lorsqu'un article du Fort Wayne Journal Gazette (en Indiana), signé par un certain Charles Savage, affirme que (re)voir Le Magicien d'Oz en le synchronisant avec l'album The Dark Side of the Moon de Pink Floyd donne un résultat "ahurissant". Par ailleurs, Savage prétend détenir le tuyau d'un obscur forum à une époque où Internet était encore un média lui-même très obscur : disons donc que tout cela est vraiment très nébuleux, pour ne pas dire occulte.
Pendant un peu plus de dix ans, l'expérience restera d'ailleurs cantonnée aux fans hardcores du groupe et/ou du film, aux geeks déjà trop rivés à leurs ordis, et aux tenants des théories du complot plus ou moins fumeuses (et dans le cas présent, enfumées par-dessus le marché, et il est évident que je ne parle pas de tabac).

"Somewhere over the big blunt... We are high..."

À l'orée des années 2000, lorsque lecteurs DVD et logiciels de montage seront à portée de main de n'importe quel quidam, la théorie reprendra du poil de la bête et se répandra comme une traînée de poudre à travers le monde, bien aidée par quelques vidéos YouTube qui se font un malin plaisir de démontrer, synchronisation à l'appui, que l'album de Pink Floyd suit bel et bien le cheminement du film de Victor Fleming. Mieux encore : le disque semble illustrer le long-métrage avec une étonnante cohérence ! Les moments les plus frappants où image et musique entrent en collision ont été listés ici, et l'expérience devient alors virale au point que la prestigieuse chaîne câblée Turner Classic Movies programma à l'époque une rediffusion du Magicien d'Oz dont la bande-son est remplacée par The Dark Side of the Moon.



Du côté du groupe, le démenti est rapide : ils affirment à qui veut l'entendre qu'il ne s'agit que d'une énorme coïncidence, quand ils n'envoient pas carrément bouler la question tout en encourageant paradoxalement (et à demi-mots) à tenter l'expérience. Il n'en faut pas plus pour que la machine à rumeur reprenne de plus belle, et certains fans affirment que le leader Roger Waters aurait tout manigancé dans le dos de ses collègues, tandis que d'autres soutiennent que Pink Floyd n'aurait tout simplement pas le droit d'affirmer la filiation au film par souci légal.
Dans le même temps, les analyses et décorticages de l'expérience continuent, et engendrent deux nouvelles théories : la première veut que l'album soit un gigantesque requiem envers Judy Garland (avec, là encore, des exemples frappants) ; tandis que quelques fans parviennent désormais à relier Echoes, chanson tirée de l'album Meddle, au final de 2001 L'Odyssée de l'Espace. Et là aussi, il faut bien admettre que le résultat est assez étonnant...

Pour en revenir au sujet qui nous intéresse ici, difficile de savoir si le groupe a délibérément conçu The Dark Side of the Moon comme une BO alternative au Magicien d'Oz ou s'il s'agit d'un hasard comme on en voit rarement, mais à l'heure où le phénomène porte le surnom de Dark Side of the Rainbow (ou Dark Side of Oz) et est même référencé sur Wikipedia, on peut néanmoins affirmer qu'il fait partie intégrante de l'Histoire du rock. Toujours étudié, débattu et contesté, certains y voient un gigantesque complot qu'ils ne tardent pas à relier (et souvent n'importe comment) à quelques théories bancales comme la mort de McCartney, le meurtre de Kurt Cobain soi-disant commandité par sa femme et maquillé en suicide, ou même au sosie d'Avril Lavigne qui remplace l'originale prétendument morte depuis 2003 (oui, cette théorie existe vraiment...  mais les gens sensés et qui possèdent une certaine échelle de valeur musicale s'en foutent royalement, donc passons).

The Walking Dead

Mais d'autres "théoriciens" y voient, peut-être plus simplement mais sans doute aussi plus pertinemment, une expression flagrante de la synchronicité chère à Carl Jung. En somme : deux éléments ou évènements qui n'ont à priori rien à voir peuvent finalement entrer en collision et être vecteurs de sens, car ils découlent d'archétypes gravés dans l'inconscient collectif (et je précise que je grossis ÉNORMEMENT le trait histoire de vulgariser le concept, puisque je n'ai pas vocation à vous faire un cours de psycho).
Fumisterie, ou concept un tant soit peu vérifiable ? On pourrait bien sûr pencher vers la première option, du moins si le cas de Dark Side of the Rainbow ne s'était pas reproduit... Or, le cocktail Pink Floyd / Magicien d'Oz n'est pas le seul du genre.


Le second cas est beaucoup plus méconnu, il n'est à l'heure actuelle référencé que sur quelques blogs et forums (et porte parfois le surnom ma foi bien trouvé de Metallica Strikes Back), mais il n'empêche que le phénomène tourne bel et bien chez quelques initiés / illuminés depuis 2009.
En septembre de cette année-là, Philippe Manœuvre... Quoi ? Oui je sais, après avoir causé d'Avril Lavigne voilà que j'évoque Manœuvre, moi aussi je trouve que ça commence à sentir comme le rayon pâtée pour chiens de chez Lidl, mais restez un peu je vous prie, ça vaut le coup. Phillipe Manœuvre disais-je donc (bon arrêtez de rire, je vous entends encore) affirme dans un édito de Rock & Folk (bon, vous allez arrêter de vous marrer ?! Merde, ça pourrait être pire, genre les Inrocks...) que l'album And Justice For All de Metallica est parfaitement synchro avec L'Empire Contre-Attaque, autre monument du cinéma US et de la pop-culture mondiale s'il en est.

"Salut les potes, aujourd'hui on va parler d'un complot autour de Dark Vador et de pourquoi je me suis branlé sur la musique de Pete Doherty durant les années 2000 !"

L'expérience fonctionne ainsi : sur la version d'origine du film, ou encore sur la restauration de 1997 et bien entendu sur la Despecialized Edition semie-légale (mais surtout pas sur les éditions Blu-Ray, trop altérées), il faut attendre la disparition des lettres qui ouvrent le film pour lancer l'album sans perdre une seconde, afin que la première note de Blackened retentisse à l'instant même où le texte déroulant n'est plus visible.
Et bon sang, il faut bien admettre que pour une fois, Manœuvre fut traversé par un flash derrière ses sempiternelles lunettes noires : l'album illustre parfaitement le film. Mieux encore, image et son s'enrichissent mutuellement. Explications.

Je ne m'attarderai pas à détailler ici chaque accointances entre l'album et le film, laissant ainsi le soin à quiconque veut tenter l'expérience de découvrir l'une après l'autre les géniales surprises que réserve le visionnage... Mais dès le début, les choses sont claires : And Justice for All et L'Empire Contre-Attaque se mêlent en une danse aussi hargneuse qu'enthousiasmante.
La montée progressive de Blackened fait écho à la descente puis au crash de la sonde impériale sur la planète Hoth, l'intro d'And Justice for All s'accorde parfaitement aux changements de plans qui précèdent le réveil de Luke dans la grotte de glace, Harvester of Sorrow colle aux basques du Faucon Millenium traqué par les Tie Fighters au cœur de la ceinture d'astéroïdes... Les exemples sont nombreux, avec parfois de purs moments de grâce. Vous pensiez que seule The Imperial March de John Williams pouvait accompagner l'apparition des croiseurs impériaux ? Erreur : Eye of the Beholder n'a jamais résonné de façon aussi menaçante qu'avec le film. Plus impressionnant encore, One s'accorde avec une étrange délicatesse à l'assaut des forces impériales sur la base rebelle, afin d'illustrer un combat qui prend des atours de baroud d'honneur aussi magnifique que désespéré.

Sans parler de ce superbe ballet aérien

Là est d'ailleurs tout l'intérêt de l'expérience : oubliez L'Empire Contre-Attaque tel que vous le connaissez, vous ne retrouverez jamais au cours du visionnage cet épique space-opera devenu culte : l'Épisode V devient soudainement un pur film de guerre chaotique, peuplé de figures au bord du gouffre qui se foutent sur la gueule sans avoir l'air de réellement savoir pourquoi. La Guerre des Étoiles n'aura jamais aussi bien portée son nom... Luke n'est plus un boy-scout héros de la rébellion, mais un kamikaze bon à enfermer. Han Solo n'a plus rien du macho hâbleur et séducteur, il devient ici un fou furieux accro à la confrontation, auquel Chewie est attaché tant bien que mal. La Princesse Leïa n'a jamais été aussi rigide, Dark Vador et Palpatine prennent plus que jamais des atours démoniaques, et même C-3PO et R2-D2 ont soudainement l'air de deux troufions paumés dans le plus infâme des merdiers.
Ces aspects sont certes sous-jacents au film, ils font partie intégrante des persos et de leur caractérisation, mais jamais le jeu colérique des musiciens et la voix rageuse de James Hetfield ne leur auront permis de briller à ce point, d'autant plus que les paroles font parfois écho à ce qu'il se passe à l'écran : il faut par exemple entendre le chanteur beugler quelques mots qui définissent parfaitement la relation Han / Leïa lors de leur première apparition pour saisir l'ampleur thématique de l'expérience.

"Justice is lost, Justice is raped, Justice is gone"
- And Justice for All

"Dear father, what is this Hell you have put me through ?"
- Dyers Eve

Plus intrigant encore, les dialogues du film pourraient parfois être les paroles de l'album : il est ainsi conseillé de se remémorer les échanges entre Luke et Yoda lors de leur rencontre, afin de réaliser à quel point les variations de tempo de l'instrumental To Live is to Die accompagnent chacun des sentiments que traverse alors le jeune homme. La "danse" du disque et du film atteint alors son apogée, car si la sonorité guerrière d'And Justice For All ne cesse de conférer à L'Empire Contre-Attaque une aura presque carnassière qui esquinte ses protagonistes un à un, les images épiques mises en scène par Irvin Kershner révèlent dans le même temps la sensibilité à priori imperceptible de l'album.


And Justice For All est sans doute l'album le plus difficile à appréhender de Metallica : froid, dur, martial ; il signe l'aboutissement des travaux débutés par les premiers albums du groupe, avant le virage plus grand public du Black Album. Si ce n'est le single One, And Justice For All est un album dénué de bulle d'air, qui ne contient guère d'hymnes à même de faire remuer les stades, et qui crache sa haine à tout bout de champ. Disons le franchement, And Justice For All est un album méchant, et c'est bien ce qui fait toute sa force (et à titre personnel, mon album préféré de la discographie des Four Horsemen).
Et pourtant, derrière sa rugosité apparente se cache un cœur, certes bourré à ras-bord de sang qui bout au travers de veines prêtes à exploser, mais un cœur quand même... Un cœur que le film met en lumière, révélant au-delà de la mâchoire serrée et du regard d'acier un esprit désespéré mais néanmoins combatif, qui semble avoir trouvé dans la hargne une ultime raison de vivre afin de crier ses quatre vérités à la face d'un monde pourri et dominé par quelque figure ténébreuse planquée dans de gigantesques vaisseaux qui ne cessent d'assombrir les étoiles et de boucher l'espace.
Une certaine poésie de la violence se dégage alors des notes de l'album, portée par des personnages au bord du gouffre mais qui ne cessent pourtant d'aller de l'avant. Sur la pochette du disque, aussi blanche que les plaines glacées de Hoth et aussi terne que l'intérieur d'un croiseur stellaire, Dame Justice est prête à s'effriter ; mais sur l'écran, Luke et compagnie tentent tout pour la restaurer.

Face à une telle cohérence, une seule question se pose alors : bordel, mais ils l'ont fait exprès ou pas ?! On pourrait certes arguer que la fin de l'album tombe comme un cheveu sur la soupe, mais ce serait oublier qu'elle survient juste après un moment charnière du film, qui porte en lui autant de promesses que de menaces : une fois encore, la synchronicité est évidente.
Mais tout comme dans Dark Side of the Rainbow, est-elle planifiée ou faut-il regarder plus loin, chercher dans une autre direction que celle de la private-joke exercée par les groupes et qui, par on ne sait quel hasard, aurait finalement été percée à jour ?

Avant toute chose, il faut bien garder en tête que les quatre œuvres dont il est ici question sont, à bien des égards, des cuvées d'exception. Pas seulement grâce à leur maîtrise technique évidente, ou de par l'incontestable talent des diverses parties impliquées, ni même à cause de l'ambition de Pink Floyd et Metallica a toujours se hisser au-dessus de la concurrence. Non, ce qui différencie ces œuvres du tout-venant est leur intention plus ou moins avouée et plus ou moins consciente de toucher à l'universalité la plus pure, en s'attardant sur ce qui définit l'Humanité depuis la nuit des temps.
À ce titre, Le Magicien d'Oz est un film qui s'inscrit pleinement dans le Voyage du Héros théorisé par le professeur Joseph Campbell. Dorothy, l'héroïne du film, le suit bien sûr dans les grandes largeurs ; quant à Star Wars, l'influence de Campbell sur la saga de George Lucas a été plus qu'étudiée, et il est inutile de rappeler que L'Empire Contre-Attaque en est l'un des piliers.
Côté musique, Roger Waters a toujours eu pour ambition de faire de The Dark Side of the Moon une sorte d'opera-rock, une tragédie moderne au cheminement logique divisée en trois parties : enfance, critique de la société, course contre la mort. En somme, la vie résumée en un disque.


Pour ce qui est de Metallica, And Justice for All est clairement centré sur le miroir justice / injustice, qu'il ne cesse de nourrir d'influences diverses et souvent issues du cinéma : One est ainsi ouvertement repris du roman Johnny s'en va-t-en Guerre (porté à l'écran et devenu un film culte), And Justice For All est nommé d'après un long-métrage du même nom avec Al Pacino, tandis que To Live is to Die reprend à la lettre une citation d'un roman de fantasy (genre Campbellien s'il en est) nommé La Malédiction du Rogue. Plus amusant (voir même sidérant), The Frayed Ends of Sanity se réapproprie le thème musical de La Marche des Soldats de la Méchante Sorcière, extrait de la bande originale... du Magicien d'Oz. Les membres de Metallica ont toujours été des éponges à influences, et Kirk Hammett est même une véritable encyclopédie sur pattes du fantastique, capable d'aligner à peu près tout le monde sur ce terrain de par sa culture vertigineuse.
Enfin, il faut noter que lors de la composition d'And Justice For All, le trio James Hetfield / Lars Ulrich / Kirk Hammett était alors en plein deuil de leur vieux pote Cliff Burton, premier bassiste du groupe qui venait de perdre la vie dans un accident de bus. Jason Newsted l'a bien vite remplacé, mais il est de notoriété publique que sa présence sur l'album est tout bonnement inutile, voir même censurée par le groupe : And Justice For All est l'œuvre des trois survivants rongés par le doute, le remord, l'effroi, et tous ces sinistres sentiments que le deuil rend palpable. Inutile de dire que le groupe avait beaucoup à exorciser, et de leur propre aveu, ils continuaient alors à avancer tant pour éviter de sombrer que parce qu'ils ne savaient tout simplement plus rien faire d'autre...
Un état d'esprit à rapprocher du tourbillon dans lequel s'enfoncent les protagonistes de L'Empire Contre-Attaque, par ailleurs le film le plus sombre de la saga : Luke y découvre sa triste filiation avant de se faire trancher la main pour ensuite se jeter dans le vide, Leïa et Han ont à peine le temps de s'avouer leur amour qu'ils sont violemment séparés (et après que Han ait subi des tortures diverses et variées par-dessus le marché), l'Empereur Palpatine y fait sa première apparition, Dark Vador étrangle tout ce qui bouge comme un véritable psychopathe, et même le sympathique C-3PO s'y fait démembrer sans égards. Bref, l'injustice y est plus que présente. Après Un Nouvel Espoir lumineux, L'Empire Contre-Attaque a des allures de revers de la médaille sans concessions, et de plongeon sans retour dans les recoins les plus sombres de la condition humaine.

La grosse marrade

Cette étape fait cela dit partie intégrante du schéma narratif campbellien : le héros doit sombrer pour mieux se découvrir et puiser en lui de quoi renaître ; à l'image de Luke qui affrontera enfin ses démons dans Le Retour du Jedi, ou comme Metallica endeuillé qui fait ses sublimes adieux au trash-metal pour continuer de plus belle, ou comme Dorothy qui découvre le "dark side of the rainbow" au gré d'une méchante sorcière qu'elle abat afin de retourner chez elle.

Cela ne répond pourtant guère à la question : le schéma apparaît certes peu à peu, mais Pink Floyd et Metallica l'ont-ils emprunté consciemment ?
Eh bien, s'il faut considérer que Pink Floyd dit la vérité quant à la non-implication du Magicien d'Oz dans leur processus créatif, prendre en compte que Metallica n'a même jamais fait référence à la synchronicité entre And Justice For All et L'Empire Contre-Attaque, et écarter la théorie certes logique mais invérifiable (et surtout moins bandante, avouons-le) que les musiciens nous mentent effrontément ; la réponse est peut-être bien à chercher du côté de Carl Jung. Psychiatre suisse et penseur reconnu, il est par ailleurs le fondateur de la psychologie analytique dont la synchronicité est l'un des éléments.

"Guten Tag"

Pour bien comprendre ce concept de synchronicité, pour bien saisir en quoi deux éléments apparemment distincts peuvent entrer en collision, il faut non seulement se référer aux travaux de Joseph Campbell sur les archétypes, mais surtout les enrichir de ceux sur l'inconscient collectif théorisé par Jung. Selon lui (et encore une fois en vulgarisant le concept afin qu'il soit accessible au plus grand nombre), il existerait des figures et des schémas inscrits dans la culture, la mythologie et la cosmogonie depuis la nuit des temps, et vers lesquels les individus se dirigeraient de façon quasi-instinctive afin de surpasser leurs névroses lors de périodes de grands bouleversements. C'est sur ce point de départ que Campbell put donc élaborer une structure narrative commune aux plus grands mythes qu'il nomma monomythe, et que l'on retrouve notamment dans les films cités ici.
Si ses travaux ont par la suite été détournés de leur valeur initiale par quelques théoriciens du scénario qui en ont fait un banal et triste mode d'emploi à destination des studios hollywoodiens, Le Magicien d'Oz ne peut entrer dans cette catégorie puisque le film est sorti une dizaine d'années avant la parution du Héros Aux 1001 Visages de Campbell (sans même parler du livre pour enfants à l'origine du film, publié en 1900). Nous sommes donc bien face à une application inconsciente d'archétypes ancestraux, sur laquelle Pink Floyd aurait tout aussi inconsciemment calqué la tragédie en trois actes de The Dark Side of the Moon, aux thèmes aussi universels que ceux du film.


Mais en quoi cela expliquerait cette sidérante synchronicité ? Eh bien, à admettre que Jung et Campbell aient bel et bien vu juste, Victor Fleming et Roger Waters auraient sans le savoir accompli une démarche créatrice on ne peut plus similaire en termes d'objectifs, ce qui amène le résultat de leurs travaux à entrer en collision sur de nombreux points. Aussi incroyable cela puisse-t-il être et aussi improbable cela puisse-t-il paraître, Le Magicien d'Oz et The Dark Side of the Moon seraient les deux côtés d'une même pièce, et bien que leurs domaines artistiques ne diffèrent, le chemin parcouru est si semblable que le parallèle devient évident.

Trop dur à avaler ?
Ok, considérons les choses autrement en lorgnant du côté de Star Wars et Metallica.

Je l'ai dit plus haut, les Four Horsemen sont de véritables éponges à références, des puits de culture qui gobent et recrachent nombre d'œuvres qui leur passent sous la main ; quant à Lucas, son projet premier avec Star Wars était de rendre hommages aux serials de son enfance, démarche qu'il reproduira d'ailleurs quelques années plus tard avec son pote Steven Spielberg sur Indiana Jones. Dans les deux cas, nous sommes donc confrontés à des créateurs gavés de références pop-culturelles, elles-mêmes gavées de références archétypales, et dont l'inconscient est donc de toute évidence réceptif à certaines figures. De plus, il faut signaler que musiciens comme réalisateur sont dans un état d'esprit particulier : les membres de Metallica sont donc en deuil, tandis que Lucas est lessivé par le tournage éreintant du premier film et le phénomène social qui en découle, au point de déléguer les commandes de la suite (non sans la superviser de très près, néanmoins).
Et si, dans leur malheur, les uns et les autres avaient puisé plus que de raison dans ces fameuses références culturelles et archétypales dont ils sont emplis depuis l'enfance, pour eux aussi accoucher de créations si similaires dans leurs démarches et objectifs qu'elles ne pouvaient qu'entrer en collision à certains moments-clefs ? Pour surpasser leurs névroses et leurs traumas, Lucas et les Mets auraient donc fait appel à l'inconscient collectif, avec les résultats ici présents.

"Tout est connecté, ma gueule !"
(bon, il ne l'a certes pas dit ainsi, mais l'idée est là)

Toujours trop dur à gober ?
Très bien, il reste une dernière possibilité qui semble de prime abord démolir ces belles idées... Mais de prime abord, seulement.

En psychiatrie, l'apophénie désigne un trouble consistant à voir des signes un peu partout, surtout lorsqu'ils vont dans le sens d'une théorie plus ou moins fondée, et à ignorer tout ce qui pourrait la contrer. En gros et pour faire simple : ne voir que ce l'on a envie de voir. La critique a souvent été adressée aux deux phénomènes audiovisuels dont il est question ici, et il faut bien admettre qu'elle est compréhensible : les chances pour que films et disques se percutent aussi bien sont infinitésimales, pour ne pas dire nulles. Oubliez donc les moments les plus marquants de Dark Side of Oz répertoriés par nombre de fans, et oubliez les paroles de Metallica qui paraphrasent ce qui se passe dans L'Empire Contre-Attaque : nous sommes juste face à un phénomène d'hallucination collective... Mais, est-ce si problématique ?
Pour sûr, si le phénomène vire à la psychose clinique qui s'accompagne de théories du complot complètement pétées, la distorsion de la réalité devient un souci. De même, si un quidam se sert de cette synchronicité comme base d'un délire bien plus vaste (du genre massacrer son voisin parce que Dorothy le lui a demandé au travers du disque des Pink Floyd, pour utiliser un exemple bien caricatural), le problème est indéniable. Mais en l'état, si cette (supposée) apophénie se limite à discerner quelques traces de possible synchronicité entre deux œuvres thématiquement proches, ne peut-elle être salvatrice et, in fine, faire honneur à la vertu cathartique de l'art ? Si And Justice For All permet de mettre en valeur la hargne de L'Empire Contre-Attaque, ou si à l'inverse le film permet de souligner la poésie rageuse du disque ; et si faire tourner The Dark Side of the Moon devant Le Magicien d'Oz permet de sublimer les thématiques universelles des deux œuvres, est-ce vraiment un mal ? Si le spectateur / auditeur y discerne de quoi puiser en lui, s'il y trouve une force à même de lui faire affronter et même démolir ses névroses, n'est-ce pas même bénéfique ? La démarche ne nous ramène-t-elle pas alors aux bienfaits de l'inconscient collectif tels que théorisés par Jung ? La synchronicité peut certes passer pour une théorie fumeuse, illuminée, infondée ; mais lorsque tant de gens en font l'expérience sur une poignée d'œuvres bien définies, ne serait-ce pas la preuve que l'on touche d'une manière ou d'une autre à quelque chose d'indicible, et surtout de nécessaire ?
Après tout, les chances pour que les expérimentations suggérées par Charles Savage et Philippe Manœuvre trouvent un écho chez d'autres étaient minces, et plus encore que Dark Side of the Rainbow soit abondamment décortiqué au point d'avoir aujourd'hui droit à sa page Wikipedia... Et pourtant, tout comme avec Metallica Strikes Back, beaucoup y ont discerné des figures communes, et surtout un point de départ pour partir sur des considérations plus profondes et mettre en évidence les divers parallèles thématiques qui parcourent ces œuvres. Campbell aurait sans doute apprécié...

Qu'on le veuille ou non, et aussi difficiles à appréhender puissent-elles paraître, les considérations de Jung sur l'inconscient collectif et ses applications au travers de la synchronicité semblent vérifiables, en tout cas bien assez pour inviter créateurs de tous bords à arpenter ces chemins sans retenue et surtout sans filet de sécurité quelconque, afin de pouvoir à leur tour accomplir leurs rôles de guides et même, pourquoi pas, de guérisseurs de l'âme humaine.
L'obtention d'œuvres réellement transcendantales, durables et même salvatrices est à ce prix, bien loin des guides balisés et des chartes étriquées que certains voudraient imposer à la création artistique.

"Crée. Ou ne crée pas. Mais en tout cas, arrête de faire chier."
(Bon encore une fois, pas sûr des termes... Mais bref)

29/03/2021

Les derniers sont les premiers : l'esprit vidéo-club, ou la réévaluation des cancres

Entre les années 80 et la fin des années 2000, les vidéo-clubs ont occupé une place de choix dans la distribution cinématographique : avant que les multiplexes ne commencent à se généraliser vers le milieu des années 90, les cinémas des villes grandes et moyennes étaient alors au mieux constitués d'environ cinq ou sept salles ; tandis que petites villes et villages se contentaient du bon vieux cinéma de quartier à salle unique. Si les vidéo-clubs ont bien souvent servi à combler ce manque afin de permettre aux plus grosses productions d'envahir même les écrans les plus reculés, leur présence à chaque coin de rue leur a également permis de devenir une sorte de contrepoids à la distribution cinématographique classique : que ce soit aux travers de boutiques dédiées ou de coins aménagés dans des commerces de proximité (bureaux de tabac ou épiceries, notamment)*, des personnes qui parfois ne disposaient pas de cinéma à proximité de leur domicile purent néanmoins profiter de la location de cassettes (puis de DVD's). Bien vite, la demande s'est donc avérée massive, et l'offre devint d'autant plus pléthorique que des productions plus ou moins confidentielles y trouvèrent une voie de garage.


S'il est de notoriété publique que le porno est le genre qui profita le plus de l'expansion de cette distribution parallèle (puisqu'il est tout de même plus simple d'apprécier ce genre de production dans l'intimité de son salon plutôt que dans une salle remplie d'inconnus en impers), nombre de séries B ont également su se saisir de cette opportunité : qu'il s'agisse d'échecs en salles, de films pensés pour le grand écran avant d'en être écartés in extremis par des producteurs mécontents, ou bien sûr d'œuvres uniquement conçues pour la vidéo ; ces films envahissaient les rayonnages  afin de répondre à la demande constante du public. Bien que placés à l'ombre des grosses sorties, cela ne les a pourtant pas empêché de briller, et même de traverser les années avec parfois plus d'aplomb que leurs si prestigieux concurrents.
Il serait facile, et surtout méprisant, de n'y voir que le résultat d'un public inculte célébrant tout et n'importe quoi : si ce cas de figure a bien évidemment existé, les succès qui surfèrent sur cette vague sont depuis tombés dans l'oubli, ou ont du moins été replacés à leur juste valeur sur l'échelle artistique. À titre d'exemple, qui assurerait aujourd'hui avec aplomb que la plupart des films de Chuck Norris ou de Steven Seagal sont d'incontournables monuments du cinéma d'action ? Mais à l'inverse, certains prétendus cancres ont su profiter du temps qui passe pour asseoir leur réputation et souligner leur statut avant-gardiste, au point d'avoir droit aujourd'hui à de luxueuses éditions collectors destinées aux fins cinéphiles, et souvent bardées de bonus pointus.
Le Chat Qui Fume, The Ecstasy of Films, ESC, L'Atelier d'Images... Les éditeurs qui se consacrent à la commercialisation et à la pérennisation de ces perles désormais aussi prestigieuses que recherchées sont nombreux ; et si s'attarder sur leurs différents catalogues serait intéressant, seule une poignée de films suffira à illustrer mon propos d'autant plus qu'ils sont ceux que j'ai le plus vu, revus, et donc décortiqués.

Éditions deluxe de films chroniqués dans cet article

Il faut cependant noter que John Carpenter mériterait à lui seul un article (et même plusieurs !) tant ses films ont toujours cartonné à rebours, et souvent grâce à la vidéo. Le monumental The Thing en est bien sûr l'exemple le plus probant : conspué à sa sortie, lentement réévalué au fil de sa carrière "dans le cadre du cercle familial", le film est aujourd'hui cité par à peu près tous les réalisateurs d'horreur dans à peu près toutes les interviews qu'ils donnent sur à peu près tous les sujets. 


Cela dit, The Thing est loin d'être un cas isolé dans la filmo de Big John : Assaut, Fog, Les Aventures de Jack Burton dans les Griffes du Mandarin, Prince des Ténèbres, Los Angeles 2013, Ghosts of Mars... Autant d'échecs en salles sauvés par la vidéo, au point de paver au réalisateur une voie vers une récompense honorifique au Festival de Cannes 2019. À lui seul, Carpenter est un cas d'école qui suffirait à illustrer cet article.

"Qui rigole, maintenant ?"

Cependant, puisque cela serait néanmoins réducteur et planquerait de nouveau dans l'ombre quelques œuvres qui ont eu du mal à en sortir, voici quatre films qui feront tout autant l'affaire, en permettant de plus d'explorer un assez large spectre.


PUNISHER
(The Punisher - réalisé par Mark Goldblatt - USA - 1989)


Sorti la même année que le Batman de Tim Burton, Punisher ne pouvait que se vautrer. Premièrement, parce qu'un micro-budget affichant en vedette un acteur de seconde zone surtout connu pour avoir joué le monolithique Ivan Drago de Rocky IV ne pouvait tenir la distance face à la déferlante promotionnelle et au casting prestigieux déployé par l'homme chauve-souris. Deuxièmement, car Batman pouvait s'appuyer sur près de 50 ans de passif éditorial (sans compter diverses séries live et animées) pour s'installer dans la culture populaire, là où Frank Castle n'en était qu'à ses balbutiements. Enfin, et même surtout, car Punisher était alors trop en avance sur son temps dans sa façon d'aborder l'adaptation de comics au cinéma : âpre, rude, sec, profondément sombre et refusant toute trace d'humour qui pourrait désamorcer la tension, Punisher était une anomalie complète dans le paysage.
Le mètre-étalon était alors le Superman de Richard Donner (1978), superbe film lumineux hélas contrebalancé par des suites toujours plus foireuses qui plongèrent le personnage, et le genre, dans un complet marasme (et à ce titre, le pitoyable Superman IV est un putain de cas d'école). Du côté de chez Marvel, la seule tentative de l'époque repose sur Howard - Une Nouvelle Race de Héros, soit l'histoire d'un canard de l'espace expert en Quack-Fu (un art martial pour palmipèdes... ne m'en demandez pas plus s'il-vous-plaît), doublé d'une rock-star qui s'envoie en l'air avec une humaine. Bref, disons que le sérieux n'était guère à l'ordre du jour.

À noter que le film est produit par George Lucas, qui s'était sûrement fumé un pétard de la taille d'un croiseur stellaire

Si le Batman de Burton contrebalance quelque peu ce pathétique état des lieux, il n'en demeure pas moins que le film reste un produit de commande lissé aux entournures, blindé d'outrances cartoonesques certes amenées avec talent, mais qui n'en restent pas moins empreintes d'un certain second degré. Si Burton jouira d'une plus grande liberté sur Batman Returns (1992), cette suite infiniment plus sombre et adulte n'est pas pour autant le premier film à expérimenter une telle approche dans le genre, puisque le Punisher de Goldblatt le devance largement. Ce dernier regrettera d'ailleurs, ultérieurement, de ne pas avoir affublé le personnage de son fameux t-shirt à tête de mort, et blâmera cette décision d'être à l'origine de l'échec du film. Il n'a pourtant guère à s'en faire : même sans cet attribut, son Punisher est plus "punisheresque" que tous ceux qui lui ont succédé, et c'est paradoxalement la principale raison pour laquelle le film s'est planté.
Le Frank Castle de Goldblatt n'est ni un père éploré en quête de justice sauvage (à l'inverse de Thomas Jane dans le film de 2004), ni un bastonneur compulsif en mode Steven Seagal (comme Ray Stevenson dans la version de 2008), ni un personnage-fonction tout juste bon à illustrer lourdement quelques grosses considérations sur la vengeance (façon Jon Bernthal dans la série Netflix de 2017) : non, son Punisher est un homme ambivalent, traumatisé mais néanmoins conscient que cela ne justifie pas tout, et surtout pas la croisade à laquelle il s'adonne tel un accro à la violence qui a trouvé dans le meurtre de masse une raison de ne pas se flinguer. Aucun jugement, aucun pensum social, aucune considération sur le bien-fondé (ou non) de la justice expéditive : le film est complexe, et laisse les spectateurs se faire leur propre opinion au travers du portrait d'un type constamment sur la brèche, tour à tour antipathique ou touchant, incroyablement cruel ou étonnamment tendre. Une figure  étudiée avec soin par Goldblatt et ses scénaristes (Boaz Yakin et Robert Mark Kamen), aussi captivante que dans les meilleurs numéros de la BD, et sur laquelle la rigidité de Dolph Lundgren fait des merveilles.

Le Punisher, c'est lui, un point c'est tout

Punisher est un véritable polar, froid et radical, et donc en opposition totale aux canons des divers genres dont il est alors à la croisée : trop sérieux pour les adaptations de comics dominée par Nicholson extirpant un gigantesque flingue de son futal, trop psychologique pour la série B d'action balourde d'un Steven Seagal qui venait alors d'exploser avec Nico, Punisher n'eut droit qu'à une sortie aussi expéditive que limitée en salles, avant d'être bazardé dans les vidéo-clubs. Aucune des parties impliquées dans sa production n'y croyait plus, et pourtant...
Pourtant, dès la sortie du reboot de 2004, quelques voix s'élèvent pour souligner la supériorité de la version de 89 que l'on avait trop vite enterrée. Et par la suite, ni Ray Stevenson ni Jon Berthal ne parviendront à faire oublier Lundgren, au contraire : sa silhouette pourtant conspuée à la sortie du film semble être  devenue une ombre désormais insurpassable. Le constat est clair : malgré (ou grâce ?) à sa distribution hasardeuse de l'époque, le film de Goldblatt a bel et bien réussi à acquérir un noyau de fans dévoués, et à se tailler une solide place dans le panthéon du genre. 
Il faut dire qu'entre-temps, les adaptations de comics ont réussi à pérenniser une approche plus adulte des choses, en parallèle d'une masse de productions plus aseptisées. Il y eut donc le Batman Returns de Burton dans la foulée de Punisher, semi-échec qui n'empêchera pourtant pas les ténèbres de s'emparer petit à petit du genre :  The Crow d'Alex Proyas en 1994, Blade de Stephen Norrington en 1998, et évidemment la trilogie Batman de Christopher Nolan entre 2005 et 2012, à laquelle on pourrait rajouter les films de Zack Snyder inclus dans le DCEU, et bien sûr le Joker de Todd Phillips en 2019. Autant de films à l'approche aussi sombre que sérieuse, parfois même déprimée et déprimante, et qui considèrent le matériau de base comme digne d'être décortiqué en profondeur afin de sublimer les diverses thématiques qu'il charrie.

Les héritiers spirituels du film de Goldblatt ?

Tracer un parallèle entre le Punisher de Goldblatt relégué en vidéo-clubs et le Joker de Phillips primé à la Mostra de Venise pourrait sembler exagéré, mais le fait est que si cette première adaptation du justicier de Marvel n'avait pas été là pour déblayer le terrain, alors peut-être n'aurions-nous jamais eu les films cités plus haut. À défaut d'être un succès commercial, le film fut une réussite artistique suffisante pour gagner ses galons petit à petit, et être enfin pleinement réévalué. Pas mal pour un soi-disant plantage...


CABAL
(Nightbreed - réalisé par Clive Barker - USA - 1990)


À la fin des années 80, Clive Barker est le roi de l'horreur : ses bouquins se vendent comme des petits pains, Stephen King l'encense, et son premier film est un carton inespéré : tiré d'un de ses romans, Hellraiser devient illico une référence qui engendre une franchise conséquente (et toujours plus foireuse dès lors que Barker quitte le navire, mais ceci est une autre histoire). Fort de ce succès, Barker est évidemment courtisé par divers studios, qui tous lui proposent un budget conséquent pour réaliser tout ce qui lui passe par la tête. Et c'est là que les emmerdes commencent... 
J'avais déjà évoqué une configuration similaire au travers des mésaventures de Rob Zombie sur sa Maison des 1000 Morts, et Barker connaîtra évidemment les mêmes déboires que notre ami métalleux : bien vite, le studio qui a réussi à se l'accaparer se rend compte qu'ils viennent de filer les pleins pouvoirs à un fou furieux, un passionné du genre qui compte leur balancer un film d'horreur monumental et sans la moindre concession. Les studios réfléchissant souvent plus en terme de chiffres d'affaires et de projections marketing que de considérations artistiques, ils ne peuvent donc que paniquer devant la résultat final (d'autant plus que Barker s'est même permis de faire péter le budget initial, ce qui n'arrange pas son cas) : à la fois film de monstres, thriller, slasher, film d'horreur poétique à la Cocteau et western fantastique, Cabal est un objet d'autant plus insaisissable que les monstres y ont le beau rôle face à l'Amérique WASP. Complètement paniqués, les exécutifs du studio remonteront le film dans tous les sens pour lui sucrer une vingtaine de minutes, l'amputeront même de sa conclusion aussi morbide que romantique, et surtout le refourgueront comme un pur slasher alors que ce sous-genre était déjà en perte de vitesse. Et ce qui devait arriver, arrive : le film se vautre.

"Y a un couteau, y a un masque, donc c'est un slasher"
- un producteur un peu con

Et pourtant, au fil des années et de son exploitation vidéo, Cabal gagne un culte certain tant les spectateurs parviennent à déceler la vision de Barker derrière le marasme ambiant. Difficile d'ailleurs de dire si Barker a influencé divers réalisateurs au travers de son film martyrisé ou s'il était tout simplement en avance sur son temps, mais son approche des figures monstrueuses se répercutera des années plus tard dans toute une frange de l'horreur européenne et surtout latine, notamment chez Guillermo del Toro : Blade II, les deux Hellboy, Le Labyrinthe de Pan, La Forme de l'Eau... Autant d'œuvres célébrées (et même oscarisées !), dans lesquelles la mise en valeur des parias et des exclus en opposition aux figures les plus rigides de la société doit tout au film de Barker.

La muse de del Toro ?

De son côté, celui-ci parviendra à générer un culte suffisant au cours de sa carrière vidéo pour que son director's cut n'émerge enfin des tiroirs du studio ; et qu'un "Cabal Cut" de près de trois heures ne voit également le jour grâce à la restauration d'une obscure édition vidéo destinée à la location, qui présentait le montage d'origine, et que tout le monde croyait disparue. La boucle est bouclée, et même si la revanche de Barker est tardive, elle n'en demeure pas moins possible grâce à ce système de distribution si particulier.


LE RETOUR DES MORTS-VIVANTS 3
(Return of the Living-Dead 3 - réalisé par Brian Yuzna - USA - 1993)


Si Le Retour des Morts-Vivants 3 a été enclenché pour de basses raisons mercantiles (profiter d'une licence juteuse en reprenant son titre), il n'a guère été pensé par-dessus la jambe pour autant ; et même si le projet initial était de pondre un micro-budget vite vu vite consommé et surtout vite bazardé en vidéo après une exploitation éclair en salles, l'on peut néanmoins affirmer que son réalisateur a plus que transcendé la commande.
Il faut dire que Brian Yuzna est un bel allumé, aussi frappadingue que roublard, et capable de refourguer en contrebandier des œuvres outrancières et pourtant bien plus exigeantes qu'il n'y paraît. Son premier film, le complètement frappé Society, démontrait déjà lors d'un climax hallucinant et indescriptible tout le caractère frondeur du bonhomme, qu'il approfondira avec une Fiancée de Re-Animator qui pulvérise son modèle (pourtant déjà fort qualitatif !), pour enfin signer avec ce Retour des Morts-Vivants 3 un chef-d'œuvre avant-gardiste qui ne pouvait hélas guère briller lors de sa sortie.
Il faut cependant signaler que le film fit forte impression chez les amateurs du genre, mais son décalage par rapport aux canons horrifiques de l'époque circonscrira quelque peu sa renommée. À l'époque, le film de zombie est aussi mort que ses protagonistes, tandis que l'horreur en général est alors branchée sur un mode métatextuel et parfois même rigolard (il faut par exemple revoir Un Vampire à Brooklyn de Wes Craven pour bien cerner l'ambiance de cette période en la matière). Mais le film de Yuzna se fiche de décortiquer le genre, il se fiche du second degrés et plus encore de vous faire marrer : Le Retour des Morts-Vivants 3 est un film d'un sérieux à toute épreuve, presque dépressif, et dont l'angle romantique est aussi poétique que malsain.
Loin de l'approche presque parodique des deux premiers films de la série (auquel ce troisième volet ne fait d'ailleurs référence qu'avec une petite réplique de rien du tout), Yuzna entreprend de filmer avec naturalisme l'historie d'amour impossible entre un ado éploré et sa nana accidentée qu'il ressuscite de façon hasardeuse en utilisant un gaz toxique. La situation est évidemment un cul-de-sac dès le départ, d'autant plus que le film se garde bien de distiller un vain espoir de rémission au sein de ce schéma littéralement putride.
Qui plus est, Yuzna en rajoute même une couche en affublant sa Juliette trépassée d'une tare à laquelle son Roméo est contraint de céder s'il veut la garder à ses côtés, conférant ainsi au couple une dimension tragique on ne peut plus douloureuse : en effet, la demoiselle ne trouve rien de mieux à faire pour canaliser sa faim "zombiesque" que de s'infliger toujours plus de douleur physique, au point de devenir une émule du Pinhead de Hellraiser. Percée, transpercée, scarifiée, mutilée, écorchée ; Julie n'en reste pas moins bizarrement attirante, la charge érotique du personnage étant une célébration du masochisme qui ferait rougir Clive Barker lui-même, tout autant qu'une manière radicale de souligner le propos de son film.

Une image vaut mille mots

Sur ce point, il faut signaler que Yuzna filme les atteintes charnelles avec une dévotion dérangeante mais néanmoins captivante, capable en quelques plans savamment étudiés d'opposer le spectateur à l'ambivalence de ses désirs. Cette approche complexe de la douleur se retrouvera des années plus tard dans toute la vague du torture-porn chère à Hostel ou Saw, et dont les représentant les plus réussis prendront soin (enfin, façon de parler) de mettre le public dans une position aussi coupable que jouissive qui n'aurait guère été possible sans les travaux de Yuzna.
Hélas, il ne s'agit pas du seul apport du Retour des Morts-Vivants 3 à la culture horrifique populaire, puisque son histoire d'amour aussi tragique que macabre entre vivant et mort-vivant infusera la partie la plus adolescente du genre : si Buffy sut se réapproprier avec intelligence les bases posées par Yuzna en n'omettant jamais l'issue impossible et plus encore la douleur inhérente à pareille relation ; l'approche du film n'en sera pas moins pervertie (et pas dans le bon sens du terme) au travers de bluettes adolescentes qui en viennent, sans qu'on ne sache trop comment, à glorifier la nécrophilie. Twilight, Warm Bodies, Life After Beth... Autant de nunucheries qui tombent dans tous les pièges évités par Le Retour des Morts-Vivants 3, quand elles ne passent pas complètement à côté de son propos désespéré et pourtant bien plus sensé que ces entreprises de lavage de cerveau à la tonalité disneyenne.

Twilight, Chapitre 5 : Scarification

Peu importe cela dit : s'il vaut mieux célébrer son héritage au travers des films d'Eli Roth, il n'empêche que Le Retour des Morts-Vivants 3 a incontestablement su tirer parti de son exploitation pourtant hasardeuse pour infuser durablement une bonne partie de la culture populaire la plus mainstream... Hélas, pour le meilleur comme pour le pire.


2001 MANIACS
(réalisé par Tim Sullivan - USA - 2005)


J'avais déjà évoqué le film ici il y a longtemps, mais cela peut valoir le coup d'y revenir rapidement, d'autant plus que 2001 Maniacs est un cas à part dans cette liste puisqu'il a connu un succès immédiat, et justement parce qu'il était ouvertement pensé pour les vidéo-clubs dont il rameutait tous les codes : outrance gore, violence grandiloquente, nudité gratuite, répliques ouvertement débiles et situations complètement perchées... Si pondre un remake des 2000 Maniaques de Herschell Gordon Lewis permettait certes tous ces délires, 2001 Maniacs a eu l'intelligence de se poser en figure contre-culturelle de son époque : là où le film original assumait fièrement son statut d'œuvre d'exploitation destinée aux drive-ins, le remake de Tim Sullivan assuma illico son statut de série B légère à louer un samedi soir pour être vue entre potes autour d'une pizza et d'un pack de bière.
Du grand cinéma ? Probablement pas, même s'il faut cela dit un certain talent et un talent certain pour arriver à pondre un pur divertissement dont la débilité racoleuse n'est pour autant jamais méprisante envers le public : on sait ce qu'on vient y chercher, et on en a pour notre argent au détour d'une démarche qui tenait presque d'un chant du cygne, puisque le film est sorti juste avant que les vidéo-clubs ne meurent. Entre les lignes, il y a dans 2001 Maniacs la célébration nostalgique d'une époque déjà révolue, et surtout de son esprit foutraque qui permettait même aux œuvres les plus confidentielles et agitées du bocal de briller. En cela, le film préfigure la courte vague de revivals grindhouses pilotée par Quentin Tarantino et Robert Rodriguez avec Boulevard de la Mort, Planète Terreur, Machete, et tous les suiveurs qui empruntèrent cette voie : Hobo With a Shotgun, Lesbian Vampire Killers, Hell Ride, ou même le 31 de Rob Zombie... Autant de pièces ouvertement bancales et foutraques, ultimes majeurs adressés au bon goût et à une vision normée du cinéma que les video-clubs ont contrecarré pendant trente ans. À lui seul, 2001 Maniacs et son succès qui avait tout du baroud d'honneur aura donc permis l'émergence d'une dernière vague de joyeux bordel avant le triste retour à l'ordre...

Une bande de joyeux drilles


Et maintenant, que reste-t-il de cette époque ? Si "l'esprit vidéo-club" semble mort et enterré, il apparaît néanmoins clairement que l'influence d'œuvres à qui ces boutiques auront offert une seconde chance, ou même une simple exposition, persiste encore et toujours.
Les exemples cités ici ne sont bien sûr pas exhaustifs, et l'on pourrait entre autres rajouter le Cobra de George Pan Cosmatos (1986), échec en salles doublé d'un succès vidéo qui l'affubla d'une aura culte qui imprègne l'image publique de Stallone à peu près autant que Rocky et Rambo ; et dont l'esthétique purement 80's au service d'un anti-héros taiseux a, de l'aveu même de Nicolas Winding Refn, grandement influencé son Drive présenté et célébré à Cannes.


Qui aurait pu croire qu'une série B bourrine avec Sly aurait tant d'influence ? Qui aurait cru qu'une romance malsaine et gore entre un ado et sa copine zombie persisterait au travers de deux branches aussi distinctes que vivaces du cinéma de genre des années 2000, et qui aurait cru qu'un polar fauché avec Lundgren en Punisher paverait la voie à un drame acclamé avec Joaquin Phoenix ? Probablement personne, ou en tout cas, pas ceux qui ont alors relégué ces films aux rayonnages des vidéo-clubs. Et paradoxalement, cette influence aurait-elle été la même sans ce mode de distribution ?  Sans doute que non.
À partir de là, reste à savoir pourquoi ces films ont réussi à briller, en dépit de leur relégation en seconde division. Leur qualité intrinsèque pèse évidemment dans la balance, mais la qualité ne mène nulle part sans visibilité, et c'est là que les vidéo-clubs ont joué leur part avec hargne, au travers du service de proximité dénué de calcul qu'ils offraient.
Entendons-nous bien, l'on produit toujours des films audacieux et barrés aujourd'hui, mais les retrouver dans le marasme du téléchargement illégal (qui se résume in fine à un froid catalogue) n'est guère aisé, pas plus qu'au travers des algorithmes des services de streaming. Netflix ou Amazon Prime ne sont pas là pour vous faire découvrir de nouveaux horizons (même s'ils en ont en stock) : leurs systèmes répondent à de tristes calculs de données qui ne cherchent jamais à vous sortir de votre zone de confort, ces mêmes calculs qui servent d'outils pour concevoir des séries sûres d'alpaguer le consommateur en le coinçant dans une morne apathie. À l'inverse, "l'algorithme" des vidéo-clubs reposait bien souvent sur un gérant passionné, cinéphile, et à même de vous diriger avec enthousiasme vers ses derniers coups de cœurs. À l'image des libraires, des bibliothécaires, ou bien évidemment des gérants de cinéma de quartier, ces commerçants jouaient un véritable rôle d'éclaireur qui a permis à nombre d'œuvres de traverser les années au lieu de sombrer injustement dans les méandres de l'oubli.
Et si le gérant en question n'était là que pour faire tourner la boutique, ou si ses goûts n'étaient guère sûrs ? Pas grave : la roublardise des distributeurs était une arme à double tranchant tant pour eux que pour le spectateur. En survendant par exemple un Punisher comme un film d'action décérébré à la Chuck Norris, ou en refourguant Cabal comme un sous-Vendredi 13, les producteurs prenaient certes le risque de décevoir le spectateur, mais ils s'en fichaient : ces films étaient déjà des échecs, et ils n'avaient donc plus rien à perdre en jouant ce va-tout... Nul doute que nombre de consommateurs peu réceptifs se sont sentis floués et ont pesté contre leur location, mais nul doute également que les spectateurs plus ouverts ont laissé leur œillères de côté pour se plonger dans des films plus audacieux que prévu, au point de les conseiller ensuite à leur entourage.
La rareté propre aux stocks limités est également à prendre en compte : aujourd'hui, vous pouvez certes conseiller un film méconnu à vos proches, mais le sentiment d'urgence propre aux video-clubs n'est plus puisque l'œuvre est assurée de rester en ligne pendant des années voire même des décennies, enfermant ainsi le spectateur potentiel dans une sorte de paresse. Cela était impossible à l'époque, car non seulement les VHS étaient affligées d'une durée de vie limitée et sans garantie de réédition, mais de plus ces raretés savaient-elles se faire désirer. Lorsque vous parveniez à enfin mettre la main sur cette série B dont l'unique exemplaire tournait patiemment de magnéto en magnéto, vous étiez on ne peut plus réjoui et donc à même d'accueillir ce que le film offrait. L'état d'esprit joue un rôle énorme dans la réception d'une œuvre, et ce système de distribution parfois fauché était paradoxalement une bénédiction pour les films les plus exigeants. Il faut aussi noter que cette limitation des exemplaires assurait aux titres de passer lentement de main en main, forgeant ainsi leur renommée petit à petit, bien loin de l'actuelle immédiateté qui transforme une sortie en buzz simplement destiné à être remplacé par celui de la semaine d'après. Enfin, ce rythme de tortue permettait même à certains films avant-gardistes de continuer de tourner lorsque leurs héritiers spirituels commençaient à briller, permettant ainsi une réévaluation assez rapide et donc salvatrice.


Cela ne semble plus guère possible à notre époque où tout est disponible tout le temps et tout de suite, et si l'on pourrait croire que les productions se tireraient donc la bourre pour être aussi originales que possible, le constat est malheureusement tout autre. Les vidéo-clubs ne reculaient devant rien pour appâter le chaland dans les rayonnages, au gré de jaquettes et de promesses toutes plus délirantes les unes que les autres. Hélas, cet argument de vente s'est depuis transformé en pure poudre aux yeux : à l'heure où n'importe quel inculte ou n'importe quel indigné de pacotille peut flinguer la carrière d'un film en bavant sa morve sur Twitter, les producteurs jouent de plus en plus l'entre-deux mou et consensuel, sans risque, pour éviter tous remous à même de leur sucrer quelques bénéfices. La victoire de la médiocrité sur l'audace, en somme. Triste constat...
Certes, il reste quelques enclaves qui usent avec pertinence de l'outil numérique pour reprendre le flambeau des éclaireurs d'antan : l'on pourrait notamment citer la plateforme Shadowz, qui obéit à un véritable contenu éditorial basé sur l'exigence et la sélection rigoureuse d'oeuvres audacieuses et de perles plus ou moins oubliées ; et l'on pourrait aussi citer quelques blogs et sites indés qui fourmillent de critiques et d'analyses poussées afin de mettre en valeur les trop discrets soubresauts d'audace artistiques de notre époque.


Entendons-nous bien : que la culture soit accessible à tous n'est clairement pas le problème, il serait totalement idiot de blâmer cette ouverture sur le monde ; mais il serait tout aussi idiot de féliciter les décideurs qui se mettent au niveau du tout-venant sans jamais chercher à élever le niveau. Car en agissant ainsi, ce qui devrait être un outil de distribution plus salvateur encore que la vidéo devient une régulation de plus ; bien loin de l'esprit foutraque, frondeur, hors-normes et contre-culturel des vidéo-clubs, dont les succès populaires étaient in fine plus solides que ceux qui ne répondent qu'à de bas calculs sans prise de risque.



*à ce titre, je vous recommande ce reportage hilarant à propos d'un village fourmillant de points de location, et sur les goûts très particuliers de ceux qui font tourner ce commerce... À regarder de préférence après la lecture de l'article !

16/03/2021

Mettre de l'ordre dans le chaos, ou comment j'ai accouché d'une trilogie

"Les récits servent à mettre de l’ordre dans le chaos".
Je ne sais plus qui a prononcé cette phrase (et tant pis s’il s’agit de quelqu’un de très respecté, mais honnêtement je crois que j’ai pêché ça dans un vieux Mad Movies), mais elle m’est en tout cas restée tant elle est limpide.
La théorie n’est pas nouvelle, elle est plutôt répandue, tonton Freud l’a conceptualisé sous le terme de sublimation, et le fait est que je ne peux qu’y adhérer de par mon expérience : si les récits aident le public, je crois qu’ils aident surtout les créateurs, et que ceux-ci deviennent par la force des choses des guides que vous seuls êtes libres de suivre. Tout l’intérêt de l’échange artistique repose d’ailleurs là-dessus, et ceux qui ne l’ont pas compris peuvent aller se faire cuire un œuf, pour rester poli.
Bref.


Lorsque j’ai écrit Chimère(s), ma tête était un vrai bordel.
Je venais de boucler Route de Nuit, dans lequel je m’étais lancé pour être seul à gérer mes univers après avoir dû dealer avec des collaborateurs crétins dans l’audiovisuel et la BD, sans même parler de quelques crétins d’éditeurs qui m’ont à tout jamais dégoûté des maisons d’édition : entre celui qui me doit encore du blé (m’en fous, je le récupérerais un jour) et celui qui voulait publier Route de Nuit à condition de l’expurger de toutes ses scènes de sexe (et pourquoi pas du sang et de l’angoisse, tant qu’on y est ? Tu m’as pris pour un auteur feel-good ?!), ma décision de passer en autoédition fut vite pliée.
Le problème, cependant, tenait au fait que je me voyais mal débarquer sur Amazon avec un simple recueil de nouvelles comme bagage. Ne me demandez pas pourquoi je butais sur ce prétexte, d’autant plus qu'il ne s'agissait jamais que de cela : un prétexte. La vraie raison tenait au fait que j’avais encore du carburant dans le ventre, et l’envie (et même le besoin) de le cracher. Et alors que Route de Nuit avait été assez long à emballer (environ un an pour faire le tri dans mes nouvelles, en conserver certaines, en jeter d’autres, retravailler le résultat final, etc.), Chimère(s) déboula en moins de six mois, réécritures et relectures comprises. À cela, une explication simple : ce bouquin était un exorcisme, et ne parlait au fond que de moi.
Il m’a pourtant fallu du temps pour m’en rendre compte, et sans la poignée de lecteurs qui me connaissent bien et qui n’ont pas hésité à me plonger le nez dedans, peut-être n’aurais-je jamais percuté... Mais avec le recul, il est clair que le livre se pose là en terme de sublimation. Cela passe évidemment par l’anti-héros, Paul, qui représente assez clairement mon côté sombre : sec, brutal, hargneux, bagarreur... Et surtout complètement retourné par une relation toxique. Partant de ça, la Évelyne du bouquin qu’il passe son temps à rechercher a bel et bien existé (à ceci près qu’elle ne s’appelait pas Évelyne, évidemment) ; et si j’ai accentué ou modifié nombre d’éléments la concernant, le modèle est plutôt fidèle à sa version fictionnelle.
Cependant, il serait abusif de qualifier Chimère(s) de roman nombriliste, puisque même s’il a valeur de thérapie et même si la rupture en est son moteur, plusieurs autres thématiques y gravitent plus ou moins consciemment. À ce titre, et histoire de citer l’exemple le plus évident, l’antagoniste nommé Terry Roth n’a rien d’une sorte d’ennemi métaphorique qui symboliserait je ne sais quelle obstacle mental à abattre : le type est juste un salopard avide de pognon prêt à asservir n’importe qui pour s’en mettre plein les poches, un capitaliste sans foi ni loi et rien d'autre (ou alors, je n’ai pas le recul nécessaire pour m’en rendre compte, ce qui reste plausible). Je ne cherchais d’ailleurs pas à pondre un pensum sur les méfaits de la Loi du marché à travers ce personnage, mais juste à utiliser un type de personnalité que je déteste afin d’aimanter toute la hargne qui m’habitait lors de la rédaction.
Mais ce que je n’avais pas saisi, c’est que ma colère même ainsi canalisée n’en continuait pas moins sa course folle tout au long du récit, en envoyant valdinguer tout ce qu’elle touchait. En prenant cela en considération, que représentent les autres ennemis que Paul rencontre ? Je n’en sais foutre rien, et je ne veux pas le savoir. Je sais pertinemment quels sont leurs rôles en terme de narration et de structure, mais je ne veux pas décortiquer plus que de raison le mécanisme sous-jacent, au risque justement de ne le réduire qu’à cela : un mécanisme.
Neil Gaiman a dit à propos du Voyage du Héros (théorisé par Joseph Campbell dans son livre Le Héros Aux Mille et Un Visages) qu’il ne voulait pas en savoir davantage, quand bien même les critiques rapprochent souvent son œuvre de ce modèle : Gaiman préfère faire ce qui lui paraît authentique et coïncider accidentellement avec le Voyage, plutôt que d’être guidé par lui. Encore une fois, je suis d’accord avec ça, d’autant plus que Chimère(s) emprunte accidentellement cette voie (les lecteurs peuvent tenter l’expérience et découper le bouquin selon les étapes du Voyage : le résultat est flagrant). Peut-être ne s’agit-il que du seul résultat possible à cause de ma cervelle gavée depuis l’enfance des travaux de George Lucas, Steven Spielberg et Robert Zemeckis. 

"T'es en train de dire que c'est de ma faute, c'est ça ?"

Ou peut-être pas : ce modèle n’est après tout pas le seul qui existe, et tous les narrateurs, quel que soit leur domaine, ne l’appliquent pas forcément. Peut-être ce Voyage touche-t-il simplement à l’inconscient collectif, en une sorte de pureté et d’évidence d’ailleurs soutenue par Campbell ; et peut-être y revenons-nous toujours lors des pires périodes car, justement, il aide à mettre de l’ordre dans le chaos.
Si j’ai ainsi pu résonner de quelque manière chez les lecteurs, s’ils y ont trouvé une certaine force pour les épreuves qu’ils endurent eux-mêmes, alors tant mieux. Après tout, depuis le temps qu’ils existent (autrement dit, toujours), ces récits ont fait preuve de leur efficacité. Les dupliquer de façon mécanique me paraît néanmoins contre-productif et même idiot, tant cela va à l’encontre du besoin de subir ou tout du moins de ressentir soi-même ces épreuves pour les retranscrire avec authenticité, et voilà pourquoi je refuse de me pencher plus encore sur Chimère(s) : je préfère demeurer dans l’ombre et toucher à l’indicible, plutôt que de tout exposer sans la moindre pudeur comme un boucher.


Mais dans l’ombre, je n’y étais plus vraiment après Chimère(s)...
Je m’étais certes pris d’affection pour Paul, je projetais déjà de le réutiliser, mais il n’avait clairement pas sa place dans mon nouveau projet : je voulais m’attaquer à une histoire de voyage dans le temps depuis des lustres, avec tout ce que cela implique de paradoxes et d’actes du passé qui trouvent un écho dans le présent. Sauf que je n’avais pas le moindre foutu début d’une idée ou plutôt, rien de très valable. Et encore une fois, par le plus grand des hasards, c’est “Évelyne” qui a joué sa part en ne trouvant rien de mieux à faire que... de disparaître. Oui oui, comme sa version fictionnelle.
Autant le dire franchement, à l’époque je n’avais aucune envie de me retourner et je ne l’ai d’ailleurs jamais fait : j’étais guéri, problème résolu. Mais la coïncidence n’en restait pas moins troublante, et c’est elle qui a enfanté Une Brève Histoire du Sang. Je dois bien avouer que j’ai passé quelques jours à me considérer comme une sorte d’Alan Wake, ou comme Sutter Cane, bref, un de ces écrivains de fiction capables de modifier la réalité de par leurs écrits ; et à partir de cette considération, tout s’est alors mis en place. Entre-temps, “Évelyne” était certes réapparue après sa fugue somme toute assez courte, mais peu m’importait tant l’idée était aussi implantée qu'indéboulonnable : mon perso principal serait un journaliste / écrivain en panne d’inspiration, et qui comptait bien résoudre un cold case en demeurant sur la scène du crime. En somme, une certaine illustration du concept de remodelage du monde grâce à l’écriture.
Mais comment l’expédier dans les années 80, époque que j’avais choisi pour mieux en démolir le revival alors en cours (élément qui aura une importance un peu plus tard, gardez-le en tête) ? Machine quelconque ? Portail ? DeLorean ?! La solution s’est présentée de façon aussi imprévisible qu’improbable, et cette scène est d’ailleurs dans le bouquin tant elle est décalée : mon proprio est passé faire quelques travaux de plomberie, et nous avons trouvé derrière mon évier, planqué et accroché dans les tuyaux, un sac plastique poisseux porteur de quelques bougies. Le truc ne pouvait pas être tombé là par hasard, l’ancien locataire avait volontairement planqué ce sac dans le recoin le plus sombre de l’appartement, et j’ai alors eu divers flashs : "et si ceci, et si cela", etc... Avant même de le réaliser, j’avais non seulement le vecteur temporel, mais aussi toute l’intrigue qui lui tournait autour. (Et pour la petite histoire, j’ai toujours ces étranges bougies... Et j’ai toujours refusé de les allumer!)
Encore une fois, je refuse de savoir comment les éléments se sont alignés dans ma caboche, et je n’en vois pas l’intérêt. De toute façon, j’étais alors trop plongé dans cette intrigue qui fut un calvaire à bâtir, tant les paradoxes temporels peuvent vous conduire aux portes de la folie (et si Robert Zemeckis passe un jour par ici : monsieur, respect éternel pour vous être esquinté à pondre une trilogie qui ne parle que de ça !).
Qui plus est, Une Brève Histoire du Sang n’était pas seulement une histoire de voyage dans le temps : j’ai toujours eu pour projet de doubler cette intrigue d’une romance pure, probablement pour contrebalancer la noirceur et la rage étouffantes de Chimère(s). J’avais retrouvé la lumière, je voulais prendre le temps de vivre, de laisser ce roman respirer, et le personnage principal est donc à l’avenant : le narrateur du roman peut certes s’avérer rugueux, mais il est beaucoup plus sociable et abordable que Paul, tout aussi intrépide que lui mais beaucoup moins porté sur le cassage de gueules à tout va. Sylvester Stallone a un jour déclaré que les deux personnages piliers de sa filmographie (Rocky et Rambo, pour les deux du fond qui ne suivent pas) le représentaient, mais sous des angles différents : "Rambo, c’est moi avant mon café du matin, et Rocky c’est moi après". Le jour et la nuit en somme. De ce point de vue, le héros d’Une Brève Histoire du Sang est sans nul doute mon Rocky... Et c’est paradoxalement là que les emmerdes (re)commencent.
Cela peut paraître très con à dire, mais le jour ne peut exister sans la nuit, pas plus que les lumières sans les ténèbres. Or, le ver était justement dans le fruit dès la mise en place du projet, sauf que je ne m’en suis rendu compte qu’aux trois-quarts du premier jet. Vous vous souvenez que je disais que l’un des buts du bouquin était de foutre en l’air le revival 80’s alors en cours, et donc de révéler la crasse sous le vernis de l’époque ? Avant même que je ne réalise, Paul et sa sombre mythologie pointaient donc le bout de leurs nez dans mon lumineux projet, que je me suis alors résolu (sans trop moufter) à penser comme une sorte de suite. Il faut croire qu’on ne peut pas aller contre sa nature et que si ce bon vieux Sly est plus Rocky que Rambo, l’inverse me définit...
Sauf que Paul n’avait toujours pas sa place ici, et si transformer le roman en spin-off ne me dérangeait pas, j’aimais néanmoins l’idée qu’il soit comme le cœur palpitant de la saga. Il était énormément question de respiration et de lumière dans ce bouquin, et sa position de miroir par rapport à Chimère(s) en faisait une bouffée d’air avant de replonger dans les ténèbres. J’ai donc mis en place tous les éléments qui se prêteraient à une conclusion de la trilogie, sans être cependant sûr que le modèle serait viable... Et j'ai alors vu (avec un certain retard, je l'avoue) un film de M. Night Shyamalan qui a conforté ma démarche.

"T'es en train de dire que c'est de ma faute, c'est ça ?"

Pour ceux qui l’ignoreraient encore, Split est une suite d’Incassable tout autant qu’un miroir du premier film, autrement dit ce que j’étais alors en train de faire. Et ce modèle fonctionnait ! Mieux encore : il aidait à bâtir un univers ample, vaste, complexe et cohérent de par ces deux différents de points de vue, d’ailleurs si différents qu’ils ne posent quasiment pas de limites narratives.
Dès lors, j’avoue avoir vu et revu les deux films afin de m’imprégner de leurs fonctionnements.
De ce côté, si Chimère(s) a été pondu sans filet de sécurité, Une Brève Histoire du Sang a donc été un peu plus calculé pour éviter toute incohérence. Je n’ai pour autant pas changé de méthode : après tout le bouquin était déjà quasiment achevé, et étudier la construction d’Incassable et Split ne m’a servi qu’à peaufiner le retour de Paul, qui tournait comme un lion en cage dans l'attente de bondir à nouveau. Disons donc qu’il ne s’agissait que d’une bien maigre concession à mes principes pour lui permettre de s’exprimer plus encore, une autre façon de mettre de l’ordre dans le chaos, en un sens !


Paul ne pouvait pas rester dans la grisaille qui conclut Chimère(s), un personnage tel que lui ne peut se satisfaire de l’entre-deux. Il lui fallait soit se diriger vers la lumière, soit s’enfoncer plus encore. Et Paul étant Paul, c’est bien évidemment la seconde option qui est choisie. À ceci près que, comme je l’ai déjà dit plus haut, les ténèbres ne peuvent exister sans lumière... Et si Une Brève Histoire du Sang est le reflet de Chimère(s), Vampire(s) en est la synthèse jusqu’à son titre : après tout, les vampires ne sont-ils pas les créatures qui se satisfont de la nuit, après avoir cependant été des humains marchant à la lumière ? À ce sujet, la mythologie mise en place dans Chimère(s) ne pouvait d’ailleurs aller que dans ce sens : la figure du Lamia, personnage pilier du premier roman, est dans certains mythes considéré comme le vampire originel. Encore une fois, je ne veux pas savoir d’où me vient pareille intuition puisque je connaissais surtout le Lamia grâce au Drag Me To Hell de Sam Raimi, et je n’avais pas été beaucoup plus loin : j’avais certes fait quelques recherches pour Chimère(s), mais sans remonter aux racines du mythe. Peut-être l’ai-je survolé sans y prêter plus attention, peut-être suis-je tellement gavé de récits horrifiques que la chose m’infuse sans même que je ne m’en rende compte pour accoucher d’une trilogie presque à mon insu, ou peut-être doit-on encore rameuter Carl Jung et son cher inconscient collectif. Peu m’importe, je préfère une fois de plus demeurer dans la pénombre pour toucher l’indicible.

"T'es en train de dire que c'est de ma faute, c'est ça ?"

Et de pénombre, il en est largement question pour Paul, et peut-être même trop : mon intrigue était parfaitement construite avant même la rédaction du premier jet (conclusion de trilogie oblige), mais je n’avais rien pour embraser cette étincelle. Il me fallait un moyen d’illuminer le bouquin, paradoxalement pour que l’obscurité y trouve une certaine légitimité. En l’état, Vampire(s) n’était guère plus qu’un Chimère(s) 2 : plus fort, plus méchant, mais qui se fichait royalement de la pourtant nécessaire lumière d’Une Brève Histoire du Sang.
Une fois de plus, la réalité est venue à ma rescousse en la personne de Zoë Hababou, l’auteure de la saga Borderline : si Paul me doit beaucoup, il est indéniable que la Enid du livre lui doit énormément, et je n’ai dès lors plus eu qu’à m’inspirer d'elle et de notre relation pour littéralement illuminer le bouquin (et si tu veux en savoir plus sur la relation en question, eh bien casse-toi, mon blog c’est pas Paris Match). Tout ce qu’Enid apporte à Paul, qu’il s’agisse de son savoir, de sa personnalité ou même de sa simple présence, lui permet de transcender la noirceur afin qu’elle n’en soit paradoxalement que plus intense, plus percutante, et peut-être même plus subtile. Je ne prétends pas pour autant que Vampire(s) soit une sorte de poésie de la violence au lyrisme étrangement brutal (même si apparemment, selon les premiers retours, c’est un peu le cas) ; mais je suis néanmoins sûr que sa nervosité n’est efficace que parce qu’elle est parfaitement canalisée par cette présence si particulière. On en revient donc à cette histoire d’ordre dans le chaos, pour aboutir à un roman à la fois plus sombre que Chimère(s), mais aussi plus lumineux qu’Une Brève du Sang. Un accomplissement tant pour Paul que pour moi, et donc une conclusion parfaite.

Et maintenant ?
Eh bien, Paul est très bien où il est. Pour savoir s’il est vivant ou mort, ou peut-être ni l’un ni l’autre ou bien les deux ou même pire encore, achetez le bouquin ! En l’état, son parcours est terminé et j’en ai fini avec...
Mouais.
Stallone disait que Rocky serait une trilogie, et nous en sommes à six épisodes (huit en comptant les Creed). Rambo devait mourir à la fin du premier, avant de devenir une trilogie, avant de revenir dans un ultime baroud d’honneur qui connut finalement une autre suite. Peu importe le nombre de personnages de sa filmo qui lui ressemblent énormément (Barney Ross d’Expendables, Cobra, John Spartan de Demolition Man ou même son Judge Dredd), Sly ne s’est jamais détaché de ses deux persos mythiques. Sans doute doit-il en blâmer toute l’âme, la sincérité et l’authenticité qu’il a mis en eux, probablement plus que de raison, au point que chaque Rocky ne devienne une peinture de sa propre vie. Pour le meilleur comme pour le pire, j’ai procédé de la même façon dans cette trilogie. Alors oui, pour l’instant, éventuellement pour toujours, elle se tient très bien et Paul ne pouvait finir autrement.
Cela dit...
Cela dit, on en reparlera peut-être dans dix ans, allez savoir.

"T'es en train de dire que c'est de ma faute, c'est ça ?"